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Eugénie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d’affecter à l’avenir l’impassible contenance qu’avait su prendre son père.
– Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j’ai sans doute l’esprit dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le curé, vous savez qu’il est mon directeur.
– Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m’écrit. Lisez.
Eugénie lut la lettre suivante:
«Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris depuis un mois…»
– Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.
Après une pause, elle reprit la lettre.
«… Il m’a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à ce futur vicomte d’Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et que tous les bans soient publiés…»
– Il m’écrivait donc au moment où… se dit Eugénie. Elle n’acheva pas, elle ne s’écria pas comme une Parisie
«… Ce mariage est loin de se faire; le marquis d’Aubrion ne do
Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l’achever.
– Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, nous verrons cela…
– En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre père, dit madame des Grassins.
– Madame, vous avez huit mille cent francs d’or à nous compter, lui dit Nanon.
– Cela est vrai; faites-moi l’avantage de venir avec moi, madame Cornoiller.
– Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui do
– Ceci est un cas de conscience dont la solution m’est inco
Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père et y passa la journée seule, sans vouloir descendre à l’heure du dîner, malgré les instances de Nanon. Elle parut le soir, à l’heure où les habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Grandet n’avait été aussi plein qu’il le fut pendant cette soirée. La nouvelle du retour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la ville. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle ne fut point satisfaite. Eugénie, qui s’y était attendue, ne laissa percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui l’agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui voulurent lui témoigner de l’intérêt par des regards ou des paroles mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où l’assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de théâtre qui retentit dans Saumur, de là dans l’arrondissement et dans les quatre préfectures enviro
– Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en lui voyant prendre sa ca
A cette parole, il n’y eut perso
– Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.
– C’est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet, s’écria madame d’Orsonval.
– Voilà le meilleur coup de la partie, dit l’abbé.
– C’est un beau schleem, dit le notaire.
Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l’héritière montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le drame commencé depuis neuf ans se dénouait. Dire, en face de tout Saumur, au président de rester, n’était-ce pas a
– Monsieur le président, lui dit Eugénie d’une voix émue quand ils furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le mariage vous do
– Vous me voyez prêt à tout, dit le président.
– Voici douze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non pas cette nuit, mais à l’instant même. Rendez-vous chez monsieur des Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle, rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu’à celui du remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance générale et notariée, bien en forme Vous êtes magistrat, je ne me fie qu’à vous en cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme; je m’embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de la vie à l’abri de votre nom. Nous aurons l’un pour l’autre une mutuelle indulgence. Nous nous co
Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie et d’angoisse.
– Je serai votre esclave! lui dit-il.