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– Elle a raison, dit madame Grandet.
– Mademoiselle, la meilleure manière d’empêcher le monde de jaser est de vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux notaire frappé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l’amour avaient imprimée à Eugénie.
– Eh! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d’arranger cette affaire, puisqu’il répond du succès. Il co
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d’Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait derrière le tronc de l’arbre, restait pendant quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir d’embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de bois pourri où Charles et Eugénie s’étaient juré un éternel amour, pendant qu’elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son miroir. S’il se levait et recommençait sa promenade, elle s’asseyait complaisamment à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où pendaient les plus jolies fleurs, d’où sortaient, d’entre les crevasses, des Cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou blanche, un Sedum très-abondant dans les vignes à Saumur et à Tours. Maître Cruchot vint de bo
– Qu’y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant le notaire.
– Je viens vous parler d’affaires.
– Ah! ah! avez-vous un peu d’or à me do
– Non, non, il ne s’agit pas d’argent, mais de votre fille Eugénie. Tout le monde parle d’elle et de vous.
– De quoi se mêle-t-on? Charbo
– D’accord, le charbo
– Comment cela?
– Eh! mais votre femme est très-malade, mon ami. Vous devriez même consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait à mourir sans avoir été soignée comme il faut, vous ne seriez pas tranquille, je le crois.
– Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu’a ma femme! Ces médecins, une fois qu’ils ont mis le pied chez vous, ils vie
– Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l’entendrez. Nous sommes de vieux amis; il n’y a pas, dans tout Saumur, un homme qui pre
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n’était pas aussi fort en législation qu’il pouvait l’être en commerce. Il n’avait jamais pensé à une licitation.
– Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en terminant.
– Mais savez-vous ce qu’elle a fait, Cruchot?
– Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père Grandet et de co
– Elle a do
– Eh! bien, était-il à elle? demanda le notaire.
– Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras par un mouvement tragique.
– Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des entraves aux concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère?
– Ah! vous appelez six mille francs d’or une misère?
– Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coûtera l’inventaire et le partage de la succession de votre femme si Eugénie l’exige?
– Quoi?
– Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il pas liciter, et vendre pour co
– Par la serpette de mon père! s’écria le vigneron qui s’assit en pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d’agonie, le bonhomme regarda le notaire en lui disant:
– La vie est bien dure! Il s’y trouve bien des douleurs. Cruchot, reprit-il sole
– Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon métier?
– Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma fille.
– Elle hérite de sa mère.
– A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l’aime. Elle est solide heureusement. C’est une La Bertellière.
– Elle n’a pas un mois à vivre.
Le to
– Comment faire? lui dit-il.
– Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n’est-ce pas? Mais, pour obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis là, mon vieux, est contre mon intérêt. Qu’ai-je à faire, moi?… des liquidations, des inventaires, des ventes, des partages…
– Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me tribouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l’or?
– Non; mais j’ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les do
– Les drôles!
– Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
– A 99, Cruchot?
– Oui.
– Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu’à la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu’il venait d’entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit: