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– Sortons, femme énergique!

En se retirant ils croisèrent Gania.

– Le père est-il là? demanda celui-ci à Kolia.

Sur une réponse affirmative, Gania chuchota quelques mots à l’oreille de son frère. Kolia fit un signe d’acquiescement et suivit Barbe Ardalionovna.

– Deux mots, prince; j’avais oublié de vous dire quelque chose à propos de ces… affaires. J’ai une prière à vous adresser. Si cela ne vous gêne pas trop, ayez la bonté de ne pas jaser ici sur ce qui s’est passé tout à l’heure entre Aglaé et moi, ni bavarder là-bas sur ce que vous aurez vu ici. Car ici aussi, il y a pas mal de vilaines choses. Et puis après tout, au diable!… Tenez pour le moins votre langue aujourd’hui.

– Je vous assure que j’ai beaucoup moins bavardé que vous ne le pensez, dit le prince quelque peu agacé par les reproches de Gania. Il était visible que leurs rapports s’aigrissaient de plus en plus.

– Tout de même j’ai eu pas mal d’e

– Remarquez encore ceci, Gabriel Ardalionovitch: qu’est-ce qui m’interdisait ou m’empêchait tout à l’heure de faire allusion au portrait? Vous ne m’aviez pas prié de n’en rien dire.

– Oh! quelle vilaine chambre, observa Gania en jetant autour de lui un regard méprisant. – Elle est sombre et les fenêtres do

Ptitsine jeta un coup d’œil dans la chambre et l’appela; Gania quitta précipitamment le prince et sortit. Il avait bien encore quelque chose à lui dire, mais il hésitait et avait honte d’aborder ce sujet; c’était pour trouver un dérivatif à sa confusion qu’il avait dénigré la chambre.

À peine le prince eut-il fini de se laver et de mettre un peu d’ordre dans sa toilette que la porte s’ouvrit et qu’un nouveau perso

C’était un monsieur d’une trentaine d’a

Il commença par entrebâiller l’huis juste assez pour passer la tête et explorer la chambre pendant cinq secondes. Puis la porte s’ouvrit lentement et le perso

– Ferdistchenko, dit-il, en fixant le prince dans les yeux comme pour l’interroger.

– Et après? repartit le prince contenant à peine son envie de rire.

– Je suis le locataire, reprit Ferdistchenko, les yeux toujours fixés sur son interlocuteur.

– Vous voulez faire co

– Hé! hé! articula le visiteur en s’ébouriffant les cheveux et en souriant; après quoi il porta son regard vers l’angle opposé de la pièce. – Avez-vous de l’argent? fit-il à brûle-pourpoint en se retournant vers le prince.

– Un peu.

– Combien au juste?

– Vingt-cinq roubles.

– Montrez-les moi.

Le prince sortit un billet de vingt-cinq roubles de la poche de son gilet et le tendit à Ferdistchenko, qui le déplia, l’examina, le retourna, puis le regarda par transparence.

– C’est singulier, énonça-t-il d’un air pensif, pourquoi ces billets brunissent-ils? Les billets de vingt-cinq roubles offrent parfois cette particularité, tandis que les autres, au contraire, se décolorent complètement. Voici.

Le prince reprit son billet. Ferdistchenko se leva. – Je suis venu pour vous do

– Bien.

– Vous avez l’intention de payer, ici?

– Assurément.

– Eh bien! moi je ne l’ai pas; grand merci. Je suis votre voisin, la première porte à droite, vous l’avez vue? Tâchez de ne pas venir me voir trop souvent; quant à moi, soyez tranquille, j’irai chez vous. Vous avez vu le général?

– Non.

– Vous ne l’avez pas entendu?

– Mais non.

– Eh bien vous le verrez et vous l’entendrez! Il s’adresse même à moi pour m’emprunter de l’argent. Avis au lecteur [26]. Adieu. Peut-on vivre quand on s’appelle Ferdistchenko?

– Pourquoi pas?

– Adieu.

Et il se dirigea vers la porte. Le prince apprit par la suite que ce monsieur s’était assigné la mission d’éto

Le nouveau venu était un homme de haute taille qui pouvait avoir cinquante-cinq ans ou même davantage. Il avait pas mal d’embonpoint, un visage empourpré, charnu et flasque qu’encadraient d’épais favoris blonds. Il portait la moustache; ses yeux étaient grands et assez saillants. L’ensemble eût été passablement imposant s’il ne s’y était mêlé quelque chose de veule, de fatigué et même de flétri. Il était vêtu d’une vieille redingote presque percée aux coudes; son linge maculé de graisse décelait un négligé d’intérieur. De près, il fleurait vaguement l’eau-de-vie, mais ses manières affectées et un tantinet étudiées trahissaient le désir d’en imposer par un air de dignité. Il s’approcha du prince à pas comptés et avec un sourire affable sur les lèvres; il lui prit silencieusement la main et, la gardant dans la sie

– C’est lui! c’est bien lui! dit-il d’une voix posée mais sole

– Lui-même.

– Le général Ivolguine, en retraite et dans l’infortune. Permettez-moi de vous demander votre prénom et votre patronymique?

– Léon Nicolaïévitch.

– C’est bien cela! Vous êtes le fils de mon ami, je puis dire: de mon camarade d’enfance, Nicolas Pétrovitch.

– Mon père s’appelait Nicolas Lvovitch.

– Lvovitch, rectifia le général sans hâte et avec l’assurance parfaite d’un homme qui n’a pas été trahi par sa mémoire mais auquel la langue a fourché. Il s’assit et, saisissant le prince par le bras, lui fit prendre place à côté de lui.

– Je vous ai porté sur mes bras, ajouta-t-il.

– Est-ce possible? demanda le prince. Il y a déjà vingt ans que mon père est mort.

– C’est cela: vingt ans, vingt ans et trois mois. Nous avons fait nos études ensemble; dès que j’ai eu terminé les mie

– Mon père aussi a servi dans l’armée. Il a été sous-lieutenant au régiment Vassilievski.

– Au régiment Biélomirski. Son transfert dans ce régiment a eu lieu presque à la veille de sa mort. J’ai assisté à ses derniers moments et l’ai béni pour l’éternité. Votre mère…

Le général s’interrompit comme accablé sous un triste souvenir.

– Ma mère est morte six mois après, fit le prince. Elle a succombé à un refroidissement.

– Non: elle n’est pas morte d’un refroidissement; croyez-en un vieillard. J’étais là et l’ai mise en terre, elle aussi. Ce n’est pas un refroidissement, c’est le chagrin d’avoir perdu son prince qui l’a tuée. Oui, mon cher, j’ai gardé également le souvenir de la princesse. Ah! les jeunes gens! Bien qu’amis d’enfance, nous avons failli, le prince et moi, nous entre-tuer à cause d’elle.

[26] En français dans le texte.