Страница 86 из 95
– Je vous assure, prince, que ce Lébédev ourdit des intrigues contre vous. Ils veulent vous faire mettre en tutelle; pouvez-vous imaginer cela? On vous priverait de l’exercice de votre volonté et de l’usage de votre argent, c’est-à-dire des deux biens qui distinguent chacun de nous d’un quadrupède! Or, cela, je l’ai entendu dire, parfaitement entendu! C’est la pure vérité.
Le prince se rappela confusément avoir déjà ouï-dire quelque chose de ce genre, mais il n’y avait naturellement pas prêté attention. Il se borna à rire de la réflexion de Keller et l’oublia aussi sur-le-champ. Le fait est que Lébédev se démenait depuis un certain temps; cet homme tirait toujours des plans sous le coup d’une inspiration, mais, dans son ardeur à les exécuter, il dispersait ses efforts en tous sens et s’éloignait du but qu’il s’était d’abord assigné; aussi n’avait-il guère réussi dans la vie. Plus tard, presque le jour du mariage, il vint se confesser au prince (c’était une manie chez lui de toujours venir exprimer son repentir à ceux contre lesquels il avait intrigué, surtout lorsque ses intrigues avaient échoué). Il lui déclara qu’il était né pour être un Talleyrand et que, par un sort inexplicable, il était resté un simple Lébédev. Là-dessus il découvrit tout son jeu, qui intéressa vivement le prince. À l’en croire, il avait commencé par se mettre en quête de hautes protections pour avoir un appui en cas de besoin, et il était allé trouver à cet effet le général Ivan Fiodorovitch. Celui-ci avait paru embarrassé et, tout en voulant beaucoup de bien «au jeune homme», il avait déclaré que, «si vif que fût son désir de le sauver, les convenances ne lui permettaient pas d’intervenir». Elisabeth Prokofievna n’avait voulu ni le voir ni l’entendre. Eugène Pavlovitch et le prince Stch… s’étaient récusés d’un simple geste. Cependant lui, Lébédev, n’avait pas perdu courage: il avait consulté un homme de loi expérimenté, un vénérable vieillard dont il était l’ami intime et presque l’obligé; ce juriste avait conclu que l’interdiction du prince était parfaitement possible, à condition que des témoins qualifiés certifiassent son désordre mental et sa complète démence; l’essentiel était d’ailleurs de disposer de hautes influences. Lébédev n’avait pas perdu patience et avait même fait venir un jour un médecin chez le prince. Ce médecin était un autre vieillard respectable en villégiature à Pavlovsk; il portait la cravate de l’ordre de Sainte-A
Le prince se rappela cette visite du docteur; il se souvint que, la veille, Lébédev avait insisté auprès de lui pour le convaincre qu’il était malade; après avoir catégoriquement refusé les secours de la médecine, il s’était soudain trouvé en présence de ce docteur; à en croire Lébédev, ils venaient de sortir tous deux de chez M. Térentiev, qui était très mal, et le médecin avait à son sujet une communication à lui faire. Il avait approuvé Lébédev et reçu le docteur avec beaucoup d’affabilité. La conversation avait porté aussitôt sur le malade, Hippolyte; le docteur désirant co
Cette conclusion avait fait sur Lébédev une vive impression; aussi termina-t-il ses confidences en déclarant au prince: «Dorénavant vous ne trouverez plus en moi qu’un homme dévoué et prêt à verser son sang pour vous; c’est pour vous dire cela que je suis venu».
Durant ces derniers jours le prince fut aussi distrait par Hippolyte, mais celui-ci l’envoyait trop souvent chercher. Sa famille occupait, non loin de là, une petite maiso
Ces avertissements au sujet de Rogojine survinrent la veille du mariage. Ce soir-là, le prince eut avec Nastasie Philippovna la dernière entrevue avant la noce. La jeune femme n’avait plus le don de le calmer; dans ces derniers temps même elle ne réussissait qu’à accroître son trouble. Quelques jours auparavant, au cours de leurs tête-à-tête, elle avait été effrayée de son air de tristesse. Elle avait fait tous ses efforts pour l’égayer; elle avait même tenté de le distraire en chantant. Le plus souvent elle cherchait dans sa mémoire tout ce qui pouvait le divertir. Le prince faisait presque toujours semblant de s’amuser beaucoup; parfois il riait pour tout de bon, entraîné par la vivacité d’esprit et la belle humeur avec lesquelles la jeune femme racontait lorsqu’elle était en verve, ce qui était souvent le cas. Quand elle le voyait rire, elle était ravie et se sentait fière d’elle-même en constatant l’impression produite sur lui. Mais maintenant elle devenait presque d’heure en heure plus chagrine et plus soucieuse. Le prince avait sur elle une opinion déjà arrêtée, sans quoi tout en elle lui eût naturellement semblé énigmatique et inintelligible. Il n’en demeurait pas moins foncièrement convaincu qu’elle pourrait encore ressusciter à la vie normale. Il avait eu raison de dire à Eugène Pavlovitch qu’il l’aimait d’un amour profond et sincère; dans cet amour en effet il y avait comme un élan de tendresse pour un enfant chétif et malade qu’il eût été difficile et même impossible d’abando