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Quant au prince, il fit son entrée avec un air craintif, comme quelqu’un qui s’avance à tâtons; il avait un sourire étrange en regardant toutes les perso

Hélas! Aglaé ne venait toujours pas et le prince se sentait perdu. Déconcerté et balbutiant, il tenta d’exprimer l’idée qu’il y aurait le plus grand intérêt à améliorer le réseau ferré, mais, Adélaïde s’étant soudain mise à rire, il se vit de nouveau enlever ses moyens. À cet instant Aglaé entra d’un air calme et grave. Elle rendit cérémonieusement au prince son salut et vint s’asseoir avec une sole

– Avez-vous reçu mon hérisson? demanda-t-elle d’un ton assuré et presque acerbe.

– Oui, répondit le prince en rougissant et en se sentant défaillir.

– Expliquez-nous immédiatement ce que vous en pensez. C’est indispensable pour la tranquillité de maman et de toute notre famille.

– Voyons, Aglaé!… fit brusquement le général avec inquiétude.

– Cela passe toute mesure! renchérit aussitôt Elisabeth Prokofievna dans un mouvement d’effroi.

– Il ne s’agit pas de mesure ici, maman, répliqua la jeune fille avec raideur. – J’ai envoyé aujourd’hui un hérisson au prince et je désire savoir sa façon de penser. Je vous écoute, prince.

– Qu’entendez-vous par ma façon de penser, Aglaé Ivanovna?

– Mais… au sujet du hérisson.

– Autrement dit… je présume, Aglaé Ivanovna, que vous désirez savoir comment j’ai reçu… le hérisson… ou, plus exactement, comment j’ai compris… cet envoi… d’un hérisson; en ce cas, je suppose… qu’en un mot…

Il perdit le souffle et se tut.

– Eh bien! vous n’avez pas dit grand chose! reprit Aglaé après une pause de cinq secondes. – C’est bien, je consens à laisser de côté le hérisson. Mais je suis bien aise de pouvoir enfin mettre un terme à tous les malentendus qui se sont accumulés. Permettez-moi d’apprendre de votre propre bouche si vous avez ou non l’intention de me demander en mariage?

– Ah! mon Dieu! s’écria Elisabeth Prokofievna.

Le prince tressaillit et eut un mouvement de recul. Ivan Fiodorovitch était pétrifié. Les deux sœurs d’Aglaé froncèrent le sourcil.

– Ne mentez pas, prince, dites la vérité! À cause de vous on me harcèle d’étranges questions. Ces inquisitions ont-elles une base quelconque? Parlez!

– Je ne vous ai pas demandée en mariage, Aglaé Ivanovna, répondit le prince en s’animant brusquement, mais… vous savez bien vous-même à quel point je vous aime et quelle foi j’ai en vous… même en ce moment…

– Je vous ai posé une question: est-ce que vous demandez ma main, oui ou non?

– Je la demande, répondit-il d’une voix éteinte.

Il y eut dans l’assistance une sensation profonde.

– Ce n’est pas ainsi que ces choses-là se traitent, mon cher ami, déclara Ivan Fiodorovitch vivement ému. C’est… c’est presque impossible, si c’est là que tu veux en venir, Glacha [60]… Excusez, prince, excusez, mon cher ami!… Elisabeth Prokofievna! ajouta-t-il en appelant sa femme à la rescousse, il faudrait… approfondir…

– Je m’y refuse, je m’y refuse! s’exclama Elisabeth Prokofievna avec un geste de dénégation.

– Permettez-moi, maman, de placer aussi mon mot; je crois avoir également voix au chapitre dans une affaire de ce genre: il s’agit d’un moment décisif dans mon existence (ce fut l’expression même qu’employa Aglaé). Je veux savoir moi-même à quoi m’en tenir et je suis en outre bien aise de vous avoir tous pour témoins… Laissez-moi donc vous demander, prince, de quelle manière vous comptez assurer mon bonheur si vous «nourrissez de telles intentions»?

– En vérité, je ne sais comment vous répondre, Aglaé Ivanovna… quelle réponse peut-on faire à semblable question? Et puis… est-ce bien nécessaire?

– Vous me paraissez troublé et oppressé; reposez-vous un instant et reprenez des forces; buvez un verre d’eau; d’ailleurs on va tout de suite vous apporter du thé.

– Je vous aime, Aglaé Ivanovna, je vous aime beaucoup; je n’aime que vous et… Ne plaisantez pas, je vous en prie, je vous aime beaucoup.

– Mais cependant l’affaire est d’importance; nous ne sommes pas des enfants et il faut voir la chose sous un jour positif… Do

– Allons, allons, Aglaé! qu’est-ce qui te prend? Ce n’est pas ainsi, non vraiment… balbutia Ivan Fiodorovitch d’un air consterné.

– Quelle honte! chuchota Elisabeth Prokofievna assez haut pour être entendue.

– Elle est folle! ajouta Alexandra sur le même ton.

– Ma fortune… c’est-à-dire mon argent? demanda le prince surpris.

– Précisément.

– J’ai… j’ai en ce moment cent trente-cinq mille roubles, murmura le prince en rougissant.

– Pas plus? s’éto

– Je voulais passer l’examen pour devenir précepteur…

– Excellente idée; c’est un moyen certain d’accroître nos ressources. Pensez-vous devenir gentilhomme de la chambre?

– Gentilhomme de la chambre? Je n’y ai jamais songé, mais…

Cette fois les deux sœurs n’y tinrent plus et s’esclaffèrent. Depuis longtemps déjà Alexandra avait remarqué, à certaines contractions nerveuses du visage d’Aglaé, les indices d’un rire qu’elle s’efforçait de réprimer, mais qui ne tarderait pas à éclater d’une manière irrésistible. Aglaé voulut prendre un air menaçant en face de l’hilarité de ses sœurs, mais elle ne put se retenir une seconde de plus et s’abando

– Je savais bien que tout cela finirait par des éclats de rire, s’écria Adélaïde. Je l’ai prévu depuis le début, depuis l’histoire du hérisson.

– Non, cela, je ne le permettrai pas, je ne le permettrai pas! s’écria Elisabeth Prokofievna dans un subit accès de colère; et elle s’élança sur les pas d’Aglaé.

Ses filles la suivirent à la même allure. Il ne resta dans la chambre que le prince et le chef de la famille.

– Écoute, Léon Nicolaïévitch, te serais-tu figuré une chose pareille? dit le général avec brusquerie, mais sans paraître savoir lui-même au juste ce qu’il voulait dire. – Non, sérieusement, mais là, sérieusement?

– Je vois qu’Aglaé Ivanovna s’est moquée de moi, répondit le prince avec tristesse.

– Attends, mon ami, je vais y aller; toi, reste ici… parce que… Explique-moi, du moins, toi, Léon Nicolaïévitch, comment tout ceci est arrivé et ce que signifie l’affaire, pour ainsi dire, dans son ensemble? Avoue, mon ami, que je suis le père; néanmoins, tout père que je suis, je n’y comprends goutte; alors, toi du moins, explique-moi!

– J’aime Aglaé Ivanovna; elle le sait… et, je crois, depuis longtemps.

Le général haussa les épaules.

– C’est étrange, étrange… Et tu l’aimes beaucoup?

[60] Diminutif d’Aglaé. – N. d. T.