Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 9 из 42

V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS RECEVOIR

«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?

– Eh! non, madame!

– Que le temps me paraît long, vieille mère!»

Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle do

Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.

Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après cette union disproportio

La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit à Péking, vers cette époque.

Wang, qui la co

Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite. Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo, après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait de retour à Péking.

Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se remarient, – non qu'elles ne le désirent autant que leurs similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle, c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée, il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous», arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en l'ho

Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes de l'Empire des Fleurs.

C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'œuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait accaparé l'attention des co

«Pas encore de lettre, Nan?

– Eh non! madame! pas encore!»

C'était une charmante jeune femme que cette jeune Lé-ou.

Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour impériale dépense a

Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés, dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis.

Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple, opérant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied.

«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère.

– C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant.

Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.

C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque classe qu'elle appartie

Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit dans une bonbo

«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable, de même l'aube est le moment le plus propice de la journée.

«Levez-vous de bo

«Soignez le mûrier et le chanvre.

«Filez avec zèle la soie et le coton.

«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie.

«Les voisins feront votre éloge…»

Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à ce qu'elle lisait.

«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t-elle été propice? Que la déesse Koanine lui vie

Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fidélité.

Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au hasard.

«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!»

Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent réso

«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de moi!»

Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque, en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix, malgré la distance qui les séparait… Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des pensées de l'absent.

En ce moment, la vieille mère entra.

«La voilà, votre lettre!» dit-elle.

Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de Shang-Haï.

Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux brillèrent d'un plus vif éclat.

Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire…

Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine.

«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je l'entendrai, au moins!»