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Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui sembla que cette longue navigation venait de cesser tout à coup. Les trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa prison s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau soulevée.
Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné n'avait plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.
Quelques minutes s'écoulèrent, – des a
A son grand éto
Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se sentit brusquement attiré au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligèrent à s'arrêter.
«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort!
– Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le désire!»
Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché. Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui…
Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie, était là, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non occupées semblaient demander deux derniers convives.
«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je vois?» s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre.
Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe! C'étaient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-là mêmes qu'il avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau-fleurs de la rivière des Perles, ses compagnons de jeunesse, les témoins de ses adieux à la vie de garçon!
Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la salle à manger de son yamen de Shang-Haï!
«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas ton ombre, parle-moi…
– C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardo
– Eh quoi! s'écria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!
– C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un moment viendrait où tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera désormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider à te faire comprendre, en te mettant en présence de la mort, quel est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien que mon cœur en saignât, presque au-delà de ce qu'il était humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route!»
Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa poitrine.
«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru tout seul! Mais quel mal je t'ai do
– Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! je m'en suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres!
– Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.
– Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est là!»
Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait juger à sa mine!
Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la main de ses amis.
«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou jusqu'ici!…
– Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.
– J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber entre des mains… peu délicates!»
Sur ce, tout le monde se mit à rire.
«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent d'autrefois! Il pense en homme rangé!
– Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à tous les vents!
– Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?… reprit Wang.
– Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
– Non.
– Eh bien?
– Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre…
– Vous ne l'avez plus!
– Non.
– Vous l'avez détruite?
– Non! Hélas! non!
– Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres mains?
– Oui!
– A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à bout. Oui! A qui?
– A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi-même!»
En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de défi.
Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!»
Et, lui mettant la lettre sous les yeux: «Mon petit frère cadet reco
– Si je la reco
– Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la, anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait écrite!
– Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier, mais, à présent, ô mon cher cœur! permettez à votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire ho
– Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela do
Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le mariage s'accomplissait.
Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!
Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie!
Il faut aller en Chine pour voir cela!
(1879)