Страница 41 из 42
XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE FAÇON PEU INATTENDUE!
La Grande-Muraille – un paravent chinois, long de quatre cents lieues -, construite au 1e siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti, s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts, défendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques à leur revêtement supérieur, qui suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la frontière russo-chinoise.
Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état. Du côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus rassurant, et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.
De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses portes. Le paravent ne préserve plus la frontière septentrionale de l'Empire, pas même de cette fine poussière mongole, que le vent du nord emporte parfois jusqu'à sa capitale.
Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo et Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes, qui ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.
Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui avait mis ce traître sur son chemin.
L'ex-client de la Centenaire avait évidemment été attendu par ce misérable. Son hésitation à s'aventurer au-delà de la Grande-Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce coquin appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses ordres qu'il avait agi.
Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir interrogé un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef? demanda-t-il.
– Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.
En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce fût de bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi récriminer. Il fallait laisser cela à Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tête de poltron vaciller sur ses épaules.
Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il désirait. Tout était bien.
Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient, à droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, étroitement entourés, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
Une heure et demie après, gardiens et priso
C'était une ancie
Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu digne de ses exploits.
Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que Lao-Shen résidait effectivement dans cette bonzerie.
«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.
– A l'instant», répondit le chef.
Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement enlevées, furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple. Là se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, très pittoresques sous leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches n'étaient pas précisément rassurantes.
Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-pin. Quant à Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules, et il le fut.
Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans l'épaisse muraille, et dont les degrés descendaient assez profondément à travers le massif de la montagne.
Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile, pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil de ces sinuosités souterraines.
Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches portées par les hommes de leur escorte, les deux priso
C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces hideuses têtes de monstres qui appartie
Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à l'arrivée des deux priso
C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque cérémonie suspecte.
Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute taille se tenait debout. On eût dit le président d'un tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près de lui, semblaient servir d'assesseurs.
Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa passage aux deux priso
«Lao-Shen», dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le perso
Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme qui est décidé à en finir: «Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a été envoyée par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te demander de me la rendre.»
A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua même pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.
«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.
Et il attendit une réponse qui ne vint pas.
«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te do
Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas de bon augure.
Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: «De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille taëls»
Pas de réponse.
«Dix mille taëls?»
Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de cette étrange bonzerie.
Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres méritaient bien qu'on leur fit une réponse, quelle qu'elle fût.
«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.
Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il comprenait parfaitement.
«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre ce que te paierait la Centenaire, si j'étais mort. Le double! Le triple! Parle! Est-ce assez?»
Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe taciturne, et, croisant les bras: «A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre?
– A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha en méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être vengé. Ce n'est que devant la mort que tu co
Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se défendre, fut garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était enfermé dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise à porteurs, et hermétiquement close.
Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut subir le même traitement.
«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé la vie mérite de mourir!»
Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins proche qu'il ne le supposait.
Mais à quel épouvantable supplice le réservait ce cruel Taï-ping, il ne pouvait l'imaginer.
Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait empriso
Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la chaise s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans laquelle il était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude succéda aux secousses d'une route de terre.
«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.
Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un frémissement d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était sur un steamer.
«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»
Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite dans sa cage par une petite trappe à coulisse, sans que le priso
Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu que son cœur cessât de battre, sans avoir au moins une fois palpité! Eh bien, ses vœux étaient satisfaits et au-delà de ce qu'il aurait pu souhaiter!
Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait d'un instant à l'autre précipitée dans les flots, lui était horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernière fois, ni la pauvre Lé-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en était trop.