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Dix minutes après, chacun d'eux manœuvrait avec une sûreté et une facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui, l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.
Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ. Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque. Plus, les aurait fatigués autant par la tension do
Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent larguées, et la flottille s'arrêta.
«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en s'adressant à Kin-Fo.
– Volontiers.»
Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale.
«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
– Avec plaisir», répondit Kin-Fo.
Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé d'un degré depuis le départ.
Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?
Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les bâtiments sur le fond obscur du ciel.
D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles.
Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament. Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et dégagerait largement l'espace.
«La jonque est loin! dit Fry.
– Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas profité de la brise!
– Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et tendit de nouveau sa voile au vent.
Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire ultérieurement.
Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de lune commençait à déborder la ligne d'eau.
Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent.
La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.
En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué frémissait à la tête des scaphandres.
Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bientôt tout le ciel.
Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la bouche de Craig: «La jonque!» dit-il.
Tous s'arrêtèrent.
«Bas les voiles!» cria Fry.
En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons déplantés de leurs douilles.
Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent derrière eux.
La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés entre ses mains!
Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être!
«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur tête encapucho
La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient deux larges ombres sur les eaux.
Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille. Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A l'arrière, le capitaine tenait la barre.
Manœuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent.
Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la cale, et l'équipage de la jonque.
Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates, n'étaient-ils donc pas d'accord?
Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que des corps étaient jetés à la mer.
Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord – sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été passager de la Sam-Yep!
Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
Ils plongèrent un instant.
Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et fuyait au milieu d'un rapide sillage.
Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu des scaphandres.
C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la mer.