Страница 16 из 42
IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de surveiller le nouveau client de la Centenaire.
– Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-Haï…
– Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à se tuer, ajouta Fry.
– La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte…
– Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
– Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
– Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait…
– Comme le pont de Palikao», ajouta Fry.
Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un être en deux perso
«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu pénétrer dans la maison?
– Pas… dit Craig.
– Encore, dit Fry.
– Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner une prime énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-être plus, si notre nouveau client renouvelle sa police!
– Il a un domestique… dit Craig.
– Que l'on pourrait peut-être avoir…, dit Fry.
– Pour apprendre tout ce qui se passe… continua Craig.
– Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry.
– Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique. Achetez-le. Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne vous manqueront pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois mille formules de civilités que comporte l'étiquette chinoise, épuisez-les. Vous n'aurez point à regretter vos peines.
– Ce sera… dit Craig.
– Fait», répondit Fry.
Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à résister à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de quelques verres de liqueurs américaines.
Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à savoir, ce qui se réduisait à ceci: Kin-Fo avait-il changé quoi que ce soit à sa manière de vivre?
Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet, que les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le rotin chatouillait moins souvent ses épaules.
Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive?
Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des amateurs de ces outils meurtriers.
Que mangeait-il à ses repas?
Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la fantaisiste cuisine des Célestials.
A quelle heure se levait-il?
Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs, blanchissait l'horizon.
Se couchait-il de bo
A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, à la co
Paraissait-il triste, préoccupé, e
Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non!
Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent, comme un homme qui attendrait… quoi? Il ne pouvait le dire.
Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse dont il aurait pu faire emploi?
Il n'en devait plus-avoir, car, le matin même, on avait jeté par son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient être de qualité malfaisante.
En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche Kin-Fo, dont perso
Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades, car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa perso
Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à gagner dans la conversation de gens si aimables.
Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire. Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui tomber un jour sur la tête.
Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, doute, et de là quelques battements du cœur, nouveaux pour lui.
D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver – ce n'était pas son rôle -, et il ignorait même à quoi Wang passait son temps. Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là, curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt.
Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bo
En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa victime ne devait rien négliger.
Du reste, toute facilité était do
Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et l'atteignît au cœur.
Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés, s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorge, où les meurtres s'exécutent quotidie
Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'e
Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt qu'il était un condamné à mort!
Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion. Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence suspecte.
Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté aux yeux.
«Ce sera pour aujourd'hui», se dit Kin-Fo.
Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée… Le philosophe ne parut pas.
Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant qu'un homme bien constitué peut l'être.
Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait deux mois pour s'exécuter.
«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo, je lui ai do
Et il pensait que l'ancien Taï-ping s'était quelque peu amolli dans les délices de Shang-Haï.
A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun, et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser, frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir en état.
«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le fidèle domestique. C'est à vous do
Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
Les 13, 14 et 15 mai se passèrent. Rien de nouveau.