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Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa conscience [65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et Khouchlchoff [66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment, qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves révoltés,… honte, honte éternelle à notre race!»
Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était inconsolable.
Marie se désolait plus que perso
«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux donc nous abando
Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur, comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité.
Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.
«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre obstacle à ton bonheur. Que Dieu te do
Il se leva et quitta la chambre.
Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée.
Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui do
Le lendemain, de très bo
«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bo
«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle.
– Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
– Vous êtes arrivée avec vos parents?
– Non, madame, seule.
– Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
– Je n’ai ni père ni mère.
– Vous êtes ici pour affaires?
– Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l’impératrice.
– Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d’une injustice ou d’une offense?
– Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
– Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
– Je suis la fille du capitaine Mironoff.
– Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de la province d’Orenbourg?
– Oui; madame.»
La dame parut émue.
«Pardo
Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inco
Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé. L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.
– Ce n’est pas vrai! s’écria Marie.
– Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu’aux yeux.
– Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je fusse mêlée à cette affaire.»
Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
La dame l’écoutait avec une attention profonde.
«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut terminé son récit.
Et en apprenant que c’était chez A
«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à perso
À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance.
Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle apporta le samovar, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la chambre, a
A
«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»
Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.
Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son cœur battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie reco
«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout régler, convaincue de l’i
Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la releva et la baisa sur le front.
«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur votre avenir.»
Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.