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Douze a
Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu’il avait à la cour, M. le marquis de La Mole sentit qu’il était dangereux de lutter à Besançon contre un grand vicaire qui passait pour faire et défaire les préfets. Au lieu de solliciter une gratification de cinquante mille francs, déguisée sous un nom quelconque admis par le budget, et d’abando
Or, s’il est permis de le dire: quel est le juge qui n’a pas un fils ou du moins un cousin à pousser dans le monde?
Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt qu’il obtint, M. l’abbé de Frilair prit le carrosse de Monseigneur l’évêque, et alla lui-même porter la croix de la Légion d’ho
Ces relations avaient duré plusieurs a
Voyez ce que c’est que cette noblesse de cour qui se prétend si puissante! disait à ses intimes l’abbé de Frilair. M. de La Mole n’a pas seulement envoyé une misérable croix à son agent à Besançon, et va le laisser platement destituer. Cependant, m’écrit-on, ce noble pair ne laisse pas passer de semaine sans aller étaler son cordon bleu dans le salon du garde des sceaux, quel qu’il soit.
Malgré toute l’activité de l’abbé Pirard, et quoique M. de La Mole fût toujours au mieux avec le ministre de la justice et surtout avec ses bureaux, tout ce qu’il avait pu faire, après six a
Sans cesse en correspondance avec l’abbé Pirard, pour une affaire qu’ils suivaient tous les deux avec passion, le marquis finit par goûter le genre d’esprit de l’abbé. Peu à peu, malgré l’immense distance des positions sociales, leur correspondance prit le ton de l’amitié. L’abbé Pirard disait au marquis qu’on voulait l’obliger, à force d’avanies, à do
Quoique fort riche, ce grand seigneur n’était point avare. De la vie, il n’avait pu faire accepter à l’abbé Pirard, même le remboursement des frais de poste occasio
M. de La Mole se do
Un jour, celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante, l’engageait à passer, sans délai, dans une auberge du faubourg de Besançon. Il y trouva l’intendant de M. de La Mole.
– M. le marquis m’a chargé de vous amener sa calèche, lui dit cet homme. Il espère qu’après avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que vous voudrez bien m’indiquer à parcourir les terres de M. le marquis, en Franche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons pour Paris.
La lettre était courte:
«Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de province, venez respirer un air tranquille, à Paris. Je vous envoie ma voiture, qui a l’ordre d’attendre votre détermination pendant quatre jours. Je vous attendrai moi-même à Paris jusqu’à mardi. Il ne me faut qu’un oui, de votre part, monsieur, pour accepter, en votre nom, une des meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos futurs paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que vous ne pouvez le croire, c’est le marquis de La Mole.»
Sans s’en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire peuplé de ses e
Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d’incertitude. Enfin, il écrivit à M. de La Mole, et composa pour Monseigneur l’évêque une lettre, chef-d’œuvre de style ecclésiastique, mais un peu longue. Il eût été difficile de trouver des phrases plus irréprochables et respirant un respect plus sincère. Et toutefois, cette lettre, destinée à do
On lui volait son bois dans son bûcher, on empoiso
Cette lettre finie, il fit réveiller Julien qui, à huit heures du soir, dormait déjà, ainsi que tous les séminaristes.
– Vous savez où est l’évêché? lui dit-il en beau style latin; portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de mensonge dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge éprouverait peut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis bien aise, mon enfant, de vous do
Julien resta immobile, il aimait l’abbé Pirard. La prudence avait beau lui dire:
Après le départ de cet ho
Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l’embarrassait, c’était une phrase qu’il voulait arranger d’une manière polie, et réellement il ne s’en trouvait pas l’esprit.
– Eh bien! mon ami, ne partez-vous pas?
– C’est qu’on dit, Monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre longue administration, vous n’avez rien mis de côté. J’ai six cents francs.
Les larmes l’empêchèrent de continuer.
– Cela aussi sera marqué, dit froidement l’ex-directeur du séminaire. Allez à l’évêché, il se fait tard.
Le hasard voulut que ce soir-là M. l’abbé de Frilair fût de service dans le salon de l’évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut donc à M. de Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le co
Julien vit avec éto
Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l’abbé de Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour le séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque avait une fort mauvaise vue et aimait passio
Julien regardait en silence l’abbé qui relisait la démission, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu, passa rapidement. Julien n’eut que le temps de se retourner vers la porte; il aperçut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se prosterna: l’évêque lui adressa un sourire de bonté et passa. Le bel abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon dont il put à loisir admirer la magnificence pieuse.
L’évêque de Besançon, homme d’esprit éprouvé, mais non pas éteint par les longues misères de l’émigration, avait plus de soixante-quinze ans, et s’inquiétait infiniment peu de ce qui arriverait dans dix ans.
– Quel est ce séminariste au regard fin, que je crois avoir vu en passant? dit l’évêque. Ne doivent-ils pas, suivant mon règlement, être couchés à l’heure qu’il est?
– Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte une grande nouvelle: c’est la démission du seul janséniste qui restât dans votre diocèse. Ce terrible abbé Pirard comprend enfin ce que parler veut dire.
– Eh bien! dit l’évêque en riant, je vous défie de le remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix de cet homme, je l’invite à dîner pour demain.
Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du successeur. Le prélat, peu disposé à parler d’affaires, lui dit:
– Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s’en va. Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la bouche des enfants.
Julien fut appelé: je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs, pensa-t-il. Jamais il ne s’était senti plus de courage.
Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M. Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat, avant d’en venir à M. Pirard, crut devoir interroger Julien sur ses études. Il parla un peu de dogme, et fut éto