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Chapitre XXIX. Le Premier Avancement

Il a co

LE PRÉCURSEUR.

Julien n’était pas encore revenu de la rêverie profonde où l’avait plongé l’événement de la cathédrale, lorsqu’un matin le sévère abbé Pirard le fit appeler.

– Voilà M. l’abbé Chas-Bernard qui m’écrit en votre faveur. Je suis assez content de l’ensemble de votre conduite. Vous êtes extrêmement imprudent et même étourdi, sans qu’il y paraisse; cependant, jusqu’ici le cœur est bon et même généreux; l’esprit est supérieur. Au total, je vois en vous une étincelle qu’il ne faut pas négliger.

Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette maison: mon crime est d’avoir laissé les séminaristes à leur libre arbitre, et de n’avoir ni protégé, ni desservi cette société secrète dont vous m’avez parlé au tribunal de la pénitence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour vous; j’aurais agi deux mois plus tôt, car vous le méritez, sans la dénonciation fondée sur l’adresse d’Amanda Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répétiteur pour le Nouveau et l’Ancien Testament.

Julien, transporté de reco

– Qu’est ceci? s’écria le directeur d’un air fâché; mais les yeux de Julien en disaient encore plus que son action.

L’abbé Pirard le regarda avec éto

– Eh bien! oui, mon enfant, je te suis attaché. Le ciel sait que c’est bien malgré moi. Je devrais être juste, et n’avoir ni haine ni amour pour perso

Il y avait si longtemps que Julien n’avait entendu une voix amie, qu’il faut lui pardo

Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu’il obtenait; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut avoir été condamné à passer des mois entiers sans un instant de solitude, et dans un contact immédiat avec des camarades pour le moins importuns, et la plupart intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi pour porter le désordre dans une organisation délicate. La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne savait jouir d’elle-même, ne se croyait entière que lorsqu’ils criaient de toute la force de leurs poumons.

Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef du jardin et pouvait s’y promener aux heures où il est désert.

À son grand éto

Mais à quoi bon nommer ses amis, ses e

Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire affecta de ne lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite prudence pour le maître comme pour le disciple; mais il y avait surtout épreuve. Le principe invariable du sévère janséniste Pirard était: Un homme a-t-il du mérite à vos yeux? mettez obstacle à tout ce qu’il désire, à tout ce qu’il entreprend. Si le mérite est réel, il saura bien renverser ou tourner les obstacles.

C’était le temps de la chasse. Fouqué eut l’idée d’envoyer au séminaire un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux morts furent déposés dans le passage, entre la cuisine et le réfectoire. Ce fut là que tous les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut un grand objet de curiosité. Le sanglier, tout mort qu’il était, faisait peur aux plus jeunes; ils touchaient ses défenses. On ne parla d’autre chose pendant huit jours.

Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie de la société qu’il faut respecter, porta un coup mortel à l’envie. Il fut une supériorité consacrée par la fortune. Chazel et les plus distingués des séminaristes lui firent des avances, et se seraient presque plaints à lui de ce qu’il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents, et les avait ainsi exposés à manquer de respect à l’argent.

Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qualité de séminariste. Cette circonstance l’émut profondément. Voilà donc passé à jamais l’instant où, vingt ans plus tôt, une vie héroïque eût commencé pour moi!

Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il entendit parler entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture.

– Eh bien! y faut partir, v’là une nouvelle conscription.

– Dans le temps de l’autre, à la bo

– Va-t’en voir maintenant! il n’y a que les gueux qui partent. Celui qui a de quoi reste au pays.

– Qui est né misérable, reste misérable, et v’là.

– Ah çà, est-ce bien vrai ce qu’ils disent, que l’autre est mort? reprit un troisième maçon.

– Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l’autre leur faisait peur.

– Quelle différence, comme l’ouvrage allait de son temps! Et dire qu’il a été trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!

Cette conversation consola un peu Julien. En s’éloignant, il répétait avec un soupir:

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!

Le temps des examens arriva. Julien répondit d’une façon brillante; il vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.

Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de Frilair furent très contrariés de devoir toujours porter le premier ou tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur était signalé comme le Benjamin de l’abbé Pirard. Il y eut des paris au séminaire, que dans la liste de l’examen général, Julien aurait le numéro premier, ce qui emportait l’ho

– Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d’un air modeste, en reco

Cette ruse de l’examinateur fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui n’empêcha pas M. de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé si savamment le réseau de la congrégation bisontine, et dont les dépêches à Paris faisaient trembler juges, préfet, et jusqu’aux officiers généraux de la garnison, de placer de sa main puissante le numéro 198 à côté du nom de Julien. Il avait de la joie à mortifier ainsi son e

Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la direction du séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même le plan de conduite qu’il avait indiqué à Julien, était sincère, pieux, sans intrigues, attaché à ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colère, lui avait do

À l’époque des examens, il y avait deux mois peut-être qu’il n’avait parlé à Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en recevant la lettre officielle a

Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rênal se souvient de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel, et qui se disait son parent, lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On ajoutait que si Julien continuait à étudier avec succès les bons auteurs latins, une somme pareille lui serait adressée chaque a

C’est elle, c’est sa bonté! se dit Julien attendri, elle veut me consoler; mais pourquoi pas une seule parole d’amitié?

Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal, dirigée par son amie Mme Derville, était tout entière à ses remords profonds. Malgré elle, elle pensait souvent à l’être singulier dont la rencontre avait bouleversé son existence, mais se fût bien gardée de lui écrire.

Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions reco