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II
Les trois salopiots galopaient à quatre pattes dans la salle où on les enfermait avant leur tétée de troizocloques. Ils commençaient à perdre l'habitude de dormir vingt-quatre heures sur vingt-quatre et prenaient plaisir à se délasser un peu les membres de derrière. Noël et Joël glapissaient. Citroën, plus digne, tournait avec lenteur autour d'un petit guéridon bas.
Jacquemort les regardait. Il les rejoignait souvent, maintenant qu'ils ressemblaient plus à des êtres vivants qu'à des larves. Grâce au climat et aux soins reçus, ils étaient éto
Ils bavaient, naturellement. Chacun de leurs arrêts sur le tapis était marqué d'une petite tache humide, reliée un moment à la bouche de son auteur par un long fil momentané, souple et fragile, et cristallin.
Jacquemort surveillait Citroën. Celui-ci, le nez vers le sol, tournait maintenant avec la dernière énergie. Puis ses mouvements se ralentirent et il s'assit. Son regard s'éleva sur le guéridon.
– Qu'est-ce que tu penses? demanda Jacquemort.
– Baeuh!… dit Citroën.
Il tendit sa main vers l'objet. Trop loin. Il se rapprocha sans quitter la position assise, et, saisissant délibérément le bord entre ses doigts, il se mit debout.
– T'as gagné, dit Jacquemort. C'est bien comme ça qu'on fait.
– Oh! baeuh, répondit Citroën, qui lâcha, retomba d'un coup sur les fesses et parut éto
– Voilà, dit Jacquemort, il ne fallait pas lâcher. C'est simple. Dans sept ans tu feras ta première communion, dans vingt ans tu auras fini tes études et cinq ans plus tard tu te marieras.
Citroën hocha la tête d'un air peu convaincu et se remit debout en un rien de temps.
– Bien, conclut Jacquemort. Ben, il va falloir prévenir le cordo
Il s'étira. Quelle vie. Et perso
– C'est moi qui vous emmènerai, mes cocos, dit-il. Ça fait des semaines que je n'ai pas mis les pieds au village.
Citroën, maintenant, tournait autour du guéridon, mais debout.
– Dis donc, observa Jacquemort. Tu apprends vite. Après tout, tu seras peut-être en avance sur mon programme. Enfin, ça va me faire quelqu'un avec qui me balader.
Joël et Noël do
– Eh oui, c'est l'heure. Elle est même passée. Mais que veux-tu, un retard, ça arrive à tout le monde.
Joël se mit à pleurer. Noël lui fit écho. Leur frère, immobile, les observa d'un œil froid.
Il était près de trois heures et demie lorsque Clémentine arriva. Elle trouva Jacquemort assis au même endroit. Il était impassible et ne paraissait pas entendre les volées de braillements que lançaient les jumeaux. Sur ses genoux, Citroën, aussi impassible que lui-même, jouait à lui tirer la barbe.
– Enfin! dit Jacquemort.
La jambe gauche du pantalon de Clémentine était complètement déchirée. Elle-même portait une large ecchymose à la pommette.
– Vous avez bien rigolé, à ce que je vois, dit-il.
– Pas mal, répondit-elle, froide. Et vous?
Son ton posé contrastait avec l'excitation physique qui imprégnait encore visiblement ses membres.
– Quel chahut! constata-t-elle objectivement une minute après.
– Ben, dit Jacquemort, ils ont soif. Ils ont besoin de vous, vous savez, autant que vos cailloux.
– Je n'ai pas pu venir plus vite, dit-elle. Je prends le plus sage d'abord.
Elle enleva Citroën des genoux du psychiatre et s'installa dans le second fauteuil. Jacquemort se détourna discrètement, ça le gênait de la voir do
– Vous savez qu'il marche…, continua le psychiatre. Elle sursauta et, dans son geste, retira le mamelon de la bouche du bébé… Silencieux, l'enfant attendit.
– Il marche?
Elle le reposa par terre.
– Marche!…
Citroën s'accrocha au pantalon et se mit debout. Elle le reprit, un peu démontée.
Joël et Noël, toujours hurlants, se rapprochaient à quatre pattes.
– Et eux? demanda-t-elle.
– Eux, non, dit le psychiatre.
– Bon, approuva-t-elle.
– On dirait que ça vous e
– Oh! murmura Clémentine, ils n'iront pas encore bien loin, les pauvres poulets.
Citroën avait fini. Elle attrapa Joël et Noël par leurs brassières et les cala. Jacquemort se leva.
– Alors, en somme, demanda-t-il, vous les aimez toujours?
– Ça a l'air de si braves gens, répondit Clémentine. Et puis ils ont besoin de moi. Vous sortez?
– J'ai besoin de détente, observa Jacquemort.
– Vous passerez chez le maréchal-ferrant, dit Clémentine. Pour Citroën.
– Pourquoi tenez-vous à ce qu'ils soient élevés comme les gosses des paysans?
– Pourquoi pas? dit Clémentine sèchement. Ça vous gêne?
– Ça me gêne, répondit Jacquemort.
– Snob! dit Clémentine. Mes enfants seront simples.
Il quitta la pièce. Citroën le regardait et sa figure était morose comme celle d'un saint de pierre après un bombardement.