Страница 25 из 75
DEUXIEME PARTIE
I
Mardi 7 mai.
Il y avait, sur la falaise, loin au-delà du jardin, bien après le cap déchiré dont la mer, nuit et jour, faisait la barbe, une haute masse de pierre, un champignon irrégulier qui se dressait, solide et rebutant, limé par le vent, fréquenté seulement des biques et des fougères. Il était invisible de la maison. On l'appelait l'Homme de Terre pour faire pièce à l'Homme de Mer, son frère, qui jaillissait de l'eau un peu sur la gauche, juste en face. L'Homme de Terre était facilement accessible de trois côtés. Cependant la face nord tendait au visiteur éventuel un ensemble de pièges et de chicanes presque infranchissables et que l'on eût dit combinés par un corbusier malicieux, rendant, de ce côté, son escalade aléatoire.
Parfois les douaniers venaient s'y entraîner, et tout le jour, sanglés dans leurs maillots de coton rayé vert et blanc, ils s'efforçaient d'inculquer à leurs apprentis les notions de grimpette sans lesquelles la contrebande deviendrait un fléau.
Mais ce jour-là, l'Homme était désert. Pour Clémentine qui, collée au roc, s'élevait lentement, assurant ses prises.
Les jours précédents, c'avait été un jeu d'enfant que de gagner le sommet par les flancs est, ouest et sud. Aujourd'hui, elle devait se do
Elle se trouvait à plat ventre contre un glacis pratiquement vertical. Trois mètres au-dessus d'elle, une saillie lui permettrait de s'accrocher. C'est seulement là que le vrai travail commencerait: car toute la partie supérieure de l'Homme était en surplomb. Mais d'ores et déjà, il fallait faire les trois mètres.
Les extrémités de ses espadrilles la retenaient au-dessus du vide, engagées dans une longue fente qui courait en biais le long du glacis. De la terre accumulée dans cette fente y nourrissait de petites plantes. Cela faisait une ligne verte contre le gris du granit, comme le mérite agricole sur un revers d'instituteur.
Clémentine respirait lentement, profondément. S'élever, telle une mouche le long du mur. Trois mètres. Trois mètres seulement. Moins de deux fois sa hauteur.
À regarder de plus près, il y avait bien quelques aspérités. Le tout, c'était d'y regarder d'assez près pour voir; mais pas plus, pour éviter de se rendre compte que ça ne suffisait absolument pas à vous empêcher de tomber.
Elle posa ses mains sur deux de ces fausses saillies et se débrouilla.
A travers l'étoffe sèche du pantalon qu'elle portait, le roc lui caressait les genoux. Ses pieds s'enlevèrent trente centimètres au-dessus de la ligne verte.
Elle respira, regarda et recommença. Dix minutes plus tard elle se rétablissait sur la corniche qui précédait la dernière étape. Son front était moite et les cheveux fins de ses tempes leur collaient. Elle sentait monter d'elle-même l'odeur végétale de sa transpiration.
Elle ne pouvait guère remuer car l'espace lui était mesuré. En tournant la tête, elle voyait sous un angle inhabituel, l'Homme de Mer et sa ceinture de mousse. Le soleil, déjà haut dans le ciel, levait des nuages de paillettes autour des récifs noueux de la côte.
L'Homme de Terre, au-dessus d'elle, s'achevait comme la gouttière d'un livre debout, aux trois quarts fermé, légèrement incliné, de surcroît, à la rencontre du vide. Un angle aigu et fuyant dans lequel il fallait avancer.
Clémentine rejeta sa tête en arrière, regarda l'angle et ronro