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Elle ne l'avait jamais appelé ainsi, ne s'était certainement jamais dit: «Je suis étrangère, ce pays n'est pas le mien, je n'ai pas à supporter le destin démesuré de ce peuple.» Dans un bombardement, un éclat lui avait mutilé les doigts de la main droite. Depuis, du matin au soir, et souvent la nuit, elle travaillait à la gare de triage, au milieu des convois qui partaient au front et qui en revenaient.

… Je me souvins qu'en quittant les gens avec qui j'avais passé le début de la soirée je les avais entendus dire que les prix de l'immobilier («en tout cas à Paris intra-muros », précisait la femme-adolescente) allaient repartir à la hausse…

La nuit d'hiver était tiède, la pluie dans la fenêtre ouverte égrenait à l'infini le scintillement de la ville. Myriades de points lumineux, obtus symbole de l'éparpillement humain: pour retrouver une perso

Je me rappelai très précisément le jour où je t'avais parlé de Sacha, de cette femme qui m'était soudain apparue toute seule dans l'immensité de la steppe.

Dans notre jargon, nous les appelions «voyeurs»…

Ce jour-là, dans la fournaise africaine de la ville, il ne restait plus que des lambeaux des deux armées e

C'est à cause d'eux que nous étions restés dans cette ville. Nous avions pu les approcher, nouer co

D'un refuge à l'autre, nous nous retrouvâmes au dernier étage de la tour d'un hôtel qui dominait le quartier du port. Les cinq ou six premiers étages étaient noirs de suie et n'avaient plus de vitres. Un escalier de fer en colimaçon qui menait au jardin suspendu, au premier, avait été arraché par une explosion et se balançait à présent comme un énorme ressort pointé vers le vide. Le dernier étage était occupé par un restaurant panoramique qui en temps de paix tournait lentement, permettant aux touristes de contempler la mer, le grouillement multicolore du marché, les silhouettes ocreuses des mon tagnes. Maintenant la salle restait immobile et, sans air conditio

De jour, par la baie circulaire, nous pouvions observer presque la ville entière. Souvent, deux groupes de soldats, rebelles et gouvernementaux, avançaient l'un vers l'autre, sans se voir, séparés par un pâté de maisons, et soudain tombaient nez à nez, se jetaient sous les porches ou à terre, et s'entre-tuaient. Parfois un seul homme progressait en rasant les murs, l'arme pointée en avant, et de notre refuge vitré nous voyions son e

Nos pensées, nos paroles étaient d'une clarté dure et définitive durant ces journées de réclusion dans notre refuge perché. Peut-être parce que nous voyions la bataille de très haut, comme sur une maquette, et constations que finalement il suffisait de monter une dizaine d'étages pour que la folie de l'homme apparaisse nue. Ou bien parce que trop claire et sans appel était notre propre situation: en suivant le départ des «voyeurs», nous n'espérions plus, comme autrefois, qu'un lourd hélicoptère de combat se poserait – s'imposerait – à côté des maisons en feu pour emporter les débris des troupes qui s'obstinaient à servir l'empire. Les dernières nouvelles, confuses et invraisemblables, qui nous étaient parvenues de Moscou, parlaient des fusillades dans les rues, du pilo

Mais surtout cette guerre paraissait transparente. Malgré la fumée des incendies, malgré la densité du sang versé, malgré l'écheveau de commentaires dont on l'enveloppait dans les journaux. Sa logique était toute simple. Le changement de l'équipe dirigeante décidé, par les Américains, à dix mille kilomètres de cette ville. Le baril de pétrole à moitié prix les récompenserait. La nouvelle équipe le vendrait pour payer les armes déjà livrées et qu'il faudrait régulièrement renouveler en suivant les conseils des décideurs. Et pour bien choisir, les conseillers feraient la projection des vidéos tournées par «les voyeurs» et qui montreraient ces armes dans des combats tout à fait réels…

Tu te mis à me parler de cette transparence quelques minutes après la mort d'un soldat. Nous l'avions entendu monter l'escalier en courant, en tirant sur ceux qui le poursuivaient. La porte du restaurant n'était pas barricadée – nous savions que cela aurait mis en colère les assaillants et nous aurait privés d'une maigre chance de survie. Il y avait eu le crépitement de quelques rafales multiplié par l'écho des étages, puis cette explosion. Il était impossible de savoir si la grenade était lancée par le fugitif ou par ses poursuivants. En tout cas, ils n'avaient pas grimpé plus haut et le soldat était mort sur le palier du restaurant. Je ne me rappelle plus pour quel camp il combattait. J'étais simplement frappé par sa jeunesse.

Nous avions recouvert son corps d'une nappe et c'est à ce moment-là que tu parlas des gens qui dans leurs bureaux new-yorkais ou londoniens habillaient ces guerres d'enveloppes de reportages, d'articles, d'émissions, d'enquêtes. On faisait semblant d'oublier le prix du baril, on parlait des haines ancestrales, des catastrophes humanitaires, du processus démocratique entravé.

«Tu vas voir, ils vont encore expliquer ce car-page par la rivalité entre Bantous et Nilotiques, disais-tu avec cette pointe d'aigreur que je ne te co