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C'est en regardant son fils vivre et grandir que Nikolaï perdit l'habitude de revenir, en pensée, dans le monde d'avant. Car Pavel était heureux. Il marchait au milieu d'une colo

À de tels moments, il avait envie de parler à son fils du monde d'avant, de sajeunesse d'avant la guerre, d'avant la révolution. Il fallait tout simplement faire une soustraction, pensait-il, oui, soustraire le présent du passé et raconter la différence de bonheur, de liberté, d'insouciance que contenait ce passé. Cette arithmétique paraissait si aisée, mais chaque fois qu'il essayait de revivre ce vieux temps, la différence s'estompait. Car, avant la révolution, il y avait eu aussi une guerre, celle de 1914 (et les bolcheviques n'y étaient pour rien), et les wagons remplis de blessés, et lui tout jeune encore, sur un champ couvert de cadavres, lui qui pleurait de douleur, ne parvenant pas à retirer sa jambe écrasée sous son cheval tué. Et à Dolchanka, bien avant l'arrivée des bolcheviques, les jours avaient la longueur rude des labours, la dureté des gros troncs sous la scie, le goût du pain chèrement gagné. Du bonheur d'autrefois restaient seuls ces quelques levers de soleil, cette source froide au creux d'une combe par une journée de moisson dans la fournaise de l'été, cette route sous la dernière tempête de neige. Comme à présent. Comme de tout temps…

Ne sachant pas bien s'il fallait se réjouir ou se désoler de la rareté de ce bonheur pourtant constant, Nicolaï se souvenait de la nuit déjà si lointaine, au bord d'une rivière, du sommeil d'A

Il essaya, un jour, d'expliquer cette vie d'avant à son fils. Et crut même trouver les mots qu'il fallait. Il parla du tsar, du vieux comte Dolchanski de la révolution… C'était une journée d'octobre tiède et calme. Les champs étaient déjà vides, la berge sur laquelle ils étaient assis, tapissée de longues herbes jaunies. C'est en voyant dans le ciel ce vol d'oies sauvages que Nikolaï se rendit compte que depuis quelques minutes déjà, l'adolescent n'écoutait plus. Les oiseaux se reflétaient dans le flux lisse de la rivière et Pavel suivait leur reflet qui semblait remonter le courant au milieu des longues feuilles de saule et de quelques barques échouées. Nikolaï se tut et, en regardant dans la même direction que l'enfant, sourit: le glissement clair des ailes sur l'eau était plus beau que le vol lui-même.

Après le fameux printemps des aiguilles confisquées, il y eut deux a

Et puis, même durant ces a

Comme dans un mauvais songe, des changements arrivaient en se bousculant, en se contredisant, en rendant vaine toute envie de comprendre. Par une nuit d'été, dans un fenil, Batoum mourut au milieu d'un incendie parti de son mégot. Sa maîtresse se sauva. Lui, trop ivre, s'embrouilla dans les bottes de foin. Comment pouvait-on comprendre ça? L'homme qui avait poussé à la mort tant de monde avait péri comme un simple poivrot de village en provoquant presque de la pitié. Les kolkhoziens ne comprenaient pas… Carassin se maria au chef-lieu et y resta avec son épouse, une femme à l'énorme poitrine et qui dépassait d'une tête son mari. Cette masse de chair sembla engloutir ce révolutio