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Nous restâmes un moment sans parler. Puis tu te levas et, en abando

«Je ne vais pas jouer les bohémie

La nuit, tu pleurerais en te retenant, en essayant de ne pas me réveiller. Je ne dormais pas mais restais immobile, sachant que dans tes pensées, et dans ces larmes, je vivais déjà sous cette autre identité, dans cette lointaine vie sans toi.

J'avais usé trop de vies pour considérer celle que je commençais sans toi, en Occident, comme un arrachement au passé. Du reste, cet Occident nous était trop familier pour prétendre au nom grave et dur d'exil. Tu avais raison, ce n'était, du moins les premiers temps, qu'une identité de plus. Et je savais déjà que pour mieux l'adopter, pour s'adapter plus rapidement à un pays il fallait imiter. L'intégration ne signifie, au fond, rien d'autre que l'imitation. Certains la réussissent si bien qu'ils finissent par exprimer le caractère du pays mieux que les autochtones, justement à la manière de ces comédiens imitateurs qui flanquent tel ou tel homme co

Au début, la certitude de te revoir dans un délai très proche était toute naturelle. J'imitais la vie et la survie matérielle en gagnant le droit à cette attente, à des voyages dans les villes d'Europe où te rencontrer me paraissait probable. Je me disais qu'il ne s'agirait même pas de retrouvailles, mais tout simplement de ta voix tranquille, un soir, au téléphone, ou de ta silhouette surgissant du flux de visages et de manteaux sur un quai… Je ne me souviens pas après combien de mois cette confiance commença à ternir. A ce même instant peut-être, je m'aperçus que je n'avais pas cessé de te parler, de te dire et redire les a

Il me vint alors l'idée de préciser les dates, les lieux, de me remémorer les noms, de baliser le passé que nous avions partagé. J'eus la sensation de me retrouver au royaume des morts. Plusieurs pays, à commencer par le nôtre, avaient, entretemps, disparu, changé de nom et de frontières. Parmi les gens que nous avions côtoyés, combattus ou aidés, certains vivaient sous une autre identité, d'autres étaient morts, d'autres encore s'étaient installés dans ce temps actuel où je me sentais souvent un fantôme, le revenant d'une époque de plus en plus archaïque. Mais surtout cet effort de précision m'écartait de ce que nous avions véritablement vécu. J'essayais d'inventorier les forces politiques, les raisons des conflits, les figures des chefs d'Etat… Mes notes ressemblaient à un étrange reportage qui parvenait d'un monde inexistant, d'un néant. Je comprenais qu'au lieu de cet inventaire de faits avec sa prétention d'objectivité historique, il fallait raconter la trame toute simple, souvent invisible, souterraine, de la vie. Je me souvenais de toi, assise sur le seuil d'une maison, les yeux abando

Un jour, en répondant au téléphone, je crus entendre ta voix, presque inaudible dans le chuintement d'un appel qui semblait venir du bout du monde. Je criai plusieurs fois ton nom, le mien aussi, les derniers que nous avions portés. Après un grésillement sourd, la communication se fit, impeccable, et j'entendis, trop près même de mon oreille, un rapide débit chantant, dans une langue asiatique (vietnamie

Ce chuchotement dans lequel j'avais cru reco

Je me savais à présent incapable de dire la vérité de notre temps. Je n'étais ni un témoin objectif, ni un historien, ni surtout un sage moraliste. Je pouvais tout simplement reprendre ce récit interrompu alors par la nuit, par les routes qui nous attendaient, par les nouvelles guerres.

Je commençai à parler en cherchant seulement à préserver le ton de notre conversation nocturne d'autrefois, cette amertume sereine des paroles à portée de la mort.

Ces paroles que je t'adressais en silence firent de nouveau apparaître la femme aux cheveux blancs et l'enfant – mais dix ans après la nuit de leur fuite. Un soir de décembre, une bourgade noyée dans la neige à côté d'une gare de triage, l'ombre d'une grande ville à quelques kilomètres, la ville que les habitants appellent encore, par confusion, du nom qu'on vient de lui enlever, celui de Staline. La femme et l'enfant sont assis dans une pièce basse et pauvrement meublée, mais propre et bien chauffée, au dernier étage d'une lourde maison de bois. La femme a peu changé depuis dix ans, l'enfant est devenu cet adolescent de douze ans, au visage maigre, aux cheveux ras, aux mains et aux poignets rougis par le froid.

La femme, tête baissée vers la lampe, lit à haute voix. L'adolescent fixe son visage, mais n'écoute pas. Il a le regard de celui qui co

L'adolescent sait que le confort touchant de cette pièce est enfoui dans la grande isba noire grouillant de vies, de cris, de disputes, de douleurs, d'ivresses. On entend les sanglots patients d'une voisine derrière le mur, les cognements du petit marteau du cordo

L'adolescent se dit que cette femme qui lit à haute voix lui est totalement étrangère. C'est une étrangère! Venue d'un pays qui est, pour les habitants de la bourgade, plus lointain que la lune. Une étrangère qui a depuis longtemps perdu son nom d'origine et qui répond au prénom de Sacha. L'unique signe qui la rattache à son improbable patrie est cette langue, sa langue maternelle qu'elle apprend à l'adolescent durant ces samedis soir lorsqu'il obtient l'autorisation de sortir de l'orphelinat et de venir dans cette grande isba noire… Il fixe son regard sur ce visage, sur ces lèvres qui émettent des sons étranges et que pourtant il comprend.