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Ta parole vint comme un écho de cette lointaine présence:

«Il faudra, un jour, pouvoir dire la vérité…»

Je me sentis pris en flagrant délit d'avoir suivi tes pensées. Mais surtout obligé de témoigner de cette vérité surgie derrière les photos falsifiées d'un album de famille. Quelle vérité? Je revis le cadavre du soldat étendu sur le sol, ce jeune homme qui venait de nous confisquer quelques billets de banque au nom de la justice révolutio

Était-ce la vérité dont tu parlais? J'en doutais. Car pour être vrai, il fallait parler aussi de ce trafiquant d'armes qui, au même moment peut-être, était allongé entre les cuisses de sa jeune maîtresse, scrupuleusement attentif au plaisir qu'il avait si durement gagné. Il fallait décoder les deux messages que tu avais glissés dans ton éventail: l'information tardive et à présent inutile sur les combats, déjà terminés. Ces deux colo

Tu te levas. Dans l'obscurité, je perçus comme une attente de réponse. Je me redressai à mon tour, prêt à avouer ma confusion: cette vérité que tu évoquais muait constamment en do

J'allais te dire tout cela quand, grâce au reflet de l'incendie qui s'essoufflait dans la rue voisine, je vis ton geste. Debout devant la fenêtre, les bras levés, tu raccommodais la moustiquaire déchirée. On devinait l'aiguille hésitante qui remontait lentement, dans le noir, et refermait les pans du tissu poussiéreux. Je sentis, avec une joie toute neuve, que cet instant n'avait pas besoin de mots. Tu étais là, dans l'identité la plus fidèle à toi-même, dans cette vérité du silence qui suit l'échec de notre prétention à comprendre. Sous l'entassement des masques, des grimaces, des alibis dont se composait ma vie, un seul jour semblait répondre à ta vérité.

En hésitant, comme si je venais juste d'apprendre les mots prononcés, je me mis à te parler de l'enfant qui s'endormait au fond d'une forêt du Caucase.

Un jour, dans une autre ville, dans une autre guerre, je surpris de nouveau en toi ce recueillement silencieux. Les vitres de la terrasse avaient été soufflées par une explosion et la table sur laquelle nous prenions souvent nos repas était saupoudrée d'éclats. Tu les ramassais patiemment, sans rien dire, tantôt accroupie, tantôt t'appuyant d'une main sur le dossier d'une chaise. Tu étais à peine vêtue, tant la chaleur du golfe en ce moment de marée basse était suffocante. Je voyais ton corps et ce mélange de fragilité et de force que tes mouvements laissaient apparaître. Ce jeu charnel et i

Quelque chose se révolta en moi. Ce travail de ramassage des débris paraît toujours, au début, sans fin. Mais surtout, c'était toi, ta vie épargnée face à tant de menaces, depuis tant d'a

Tu continuais a ramasser les éclats de verre, accroupie près de la fenêtre. Calme, résignée, insoutenable par la tendresse de cette silencieuse présence, par sa folie, par l'injustice du destin qui t'assignait cette maison aux vitres soufflées, cette intimité avec la mort et les fantômes de ces neuf perso

Mes paroles restèrent dans leur colère muette. Dans notre vie éclatée où l'imprévu devenait la seule logique, cette table nettoyée sur laquelle tu allais mettre le couvert comme avant le début des combats, ce simple geste avait tout son sens. «J'ai bientôt fini», me dis-tu en te redressant, et tu parlas du couple qui allait nous remplacer. C'était ça, entre autres, notre tâche: préparer le terrain pour les collègues qui reprendraient le réseau après la fin de la guerre… J'aperçus sur ta main gauche une légère entaille marquée de sang. Le bord coupant d'un éclat, sans doute. Absurdement, au milieu de toutes ces morts, cette minuscule blessure me fit très mal.

Cette nuit-là, je te parlai de l'enfant qui apprenait à marcher autour d'un bloc de granit planté au milieu de la maison construite par son père.

Les paroles que j'avais retenues en te voyant sur la terrasse jaillirent une autre fois, un an plus tard, dans la maison appartenant à un couple de médecins envoyés par une organisation humanitaire, telle était notre identité en ce moment-là. La villa voisine restait déserte. Ses propriétaires étaient partis dès les premières échauffourées dans les rues. Et à présent, de leur jardin parvenaient les cris déchirants des paons que les soldats s'amusaient à pourchasser. L'un des oiseaux, le cou cassé, se débattait sur le sol, l'autre gisait embroché par une barre de fer… En jetant de temps en temps des coups d'œil sur le massacre, je tiso