Страница 5 из 58
Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est grâce à l'ivrogne local Gavrilytch que nous pûmes percer le sens de cet ailleurs insolite que portait en elle notre grand-mère. C'était un homme dont on redoutait ne serait-ce que la silhouette chancelante surgissant derrière les peupliers de la cour. Un homme qui bravait les miliciens en bloquant la circulation de la rue principale par le zigzag capricieux de sa démarche, un homme qui fulminait contre les autorités et qui, par ses jurons de to
– Bonjour, Charlota Norbertovna!
Oui, il était seul, dans la cour, à l'appeler par son prénom français, légèrement russifié, il est vrai. Mais qui plus est, il avait retenu, on ne savait plus ni quand ni comment, celui du père de Charlotte et il formait ce patronyme exotique – «Norbertovna» -, le comble de la politesse et de l'empressement dans sa bouche. Ses yeux troubles s'éclaircissaient, son corps de géant retrouvait un relatif équilibre, sa tête esquissait une série de hochements un peu désordo
– Vous allez bien, Charlota Norbertovna? Ma grand-mère répondait à son salut et même échangeait avec Gavrilytch quelques propos non dépourvus d'arrière-pensées éducatives. La cour avait, à ces moments, une mine très singulière: les babouchkas, chassées par l'orageuse entrée en scène de l'ivrogne, se réfugiaient sur le perron de la grande maison en bois face à notre immeuble, les enfants se cachaient derrière les arbres, aux fenêtres on voyait des visages mi-curieux, mi-effrayés. Et dans l'arène, notre grand-mère discutait avec un Gavrilytch apprivoisé. Ce n'était d'ailleurs pas un imbécile. Il avait depuis longtemps compris que son rôle dépassait l'ivrognerie et le scandale. Il se sentait en quelque sorte indispensable au bien-être psychique de la cour. Gavrilytch était devenu un perso
Un jour, voulant dire à Charlotte quelque chose d'autre qu'un simple bonjour, il toussota dans son gros poing et bougo
– Comme ça, Charlota Norbertovna, vous êtes toute seule ici, dans nos steppes…
C'est grâce à cette réplique maladroite que je pouvais imaginer (ce que je n'avais jamais fait jusqu'alors) ma grand-mère sans nous, en hiver, seule dans sa chambre.
À Moscou ou à Leningrad tout se serait passé autrement. La bigarrure humaine de la grande ville eût effacé la différence de Charlotte. Mais elle s'était retrouvée dans cette petite Saranza, idéale pour vivre des journées semblables les unes aux autres. Sa vie passée demeurait intensément présente, comme vécue d'hier.
Telle était Saranza: figée à la bordure des steppes dans un éto
La maison de ma grand-mère se trouvait à la limite de la ville dans le lieu-dit «la Clairière d'Ouest»: une telle coïncidence (Ouest-Europe-France) nous amusait beaucoup. Cet immeuble de trois étages construit dans les a
De l'autre côté de la cour recouverte du feuillage des tilleuls et des peupliers se dressait une grande maison en bois de deux étages, toute noire du temps, aux petites fenêtres sombres et soupço