Страница 4 из 58
2
– Même le Président en était réduit aux repas froids!
Ce fut la toute première réplique qui réso
La nouvelle avait été rapportée par cet homme d'une quarantaine d'a
Vincent enjambait l'appui de la fenêtre et sautait dans les bras de sa sœur Albertine et de Charlotte qui se réfugiaient chez lui durant leur séjour à Paris… L'Atlantide, silencieuse jusque-là, se remplissait de sons, d'émotions, de paroles. Chaque soir, les récits de notre grand-mère libéraient quelque nouveau fragment de cet univers englouti par le temps.
Et puis il y eut ce trésor caché. Cette valise pleine de vieux papiers qui, lorsque nous nous aventurions sous le grand lit dans la chambre de Charlotte, nous angoissait par sa masse obtuse. Nous tirions les serrures, nous relevions le couvercle. Que de paperasses! La vie adulte, dans tout son e
… C'est Vincent qui avait transmis à Charlotte le goût de ces croquis journalistiques et l'avait incitée à les collectio
Durant l'une de ces soirées d'été remplies du souffle odorant des steppes, la réplique d'un passant, sous notre balcon, nous tira de nos rêves.
– Non, mais je te jure, ils l'ont dit à la radio: il est sorti dans l'espace!
Et une autre voix, dubitative, répondait en s'éloignant:
– Tu me prends pour un imbécile, ou quoi? «Il est sorti…» Mais là-haut, il n'y a rien où on pourrait sortir. C'est comme sauter de l'avion sans parachute…
Cette discussion nous ramena à la réalité. Autour de nous s'étendait l'énorme empire, puisant un orgueil particulier de l'exploration de ce ciel insondable au-dessus de nos têtes. L'empire avec sa redoutable armée, avec ses brise-glace atomiques éventrant le pôle Nord, avec ses usines qui devaient bientôt produire plus d'acier que tous les pays du monde réunis, avec ses champs de blé qui ondoyaient de la mer Noire jusqu'au Pacifique… Avec cette steppe sans limites.
Et sur notre balcon, une Française nous parlait de la barque qui traversait une grande ville inondée et accostait le mur d'un immeuble… Nous nous secouâmes en essayant de comprendre où nous étions. Ici? Là-bas? Dans nos oreilles s'éteignait le chuchotement des vagues.
Non, ce n'était pas la première fois que nous remarquions ce dédoublement dans notre vie. Vivre auprès de notre grand-mère était déjà se sentir ailleurs. Elle traversait la cour sans jamais aller s'installer sur le banc des babouchkas, l'institution sans laquelle la cour russe n'est pas pensable. Cela ne l'empêchait pas de les saluer très amicalement, de s'enquérir de la santé de celle qu'elle n'avait pas vue depuis quelques jours et de leur rendre un petit service en indiquant, par exemple, le moyen d'enlever aux lactaires salés leur goût un peu acide… Mais en leur adressant ces paroles aimables, elle restait debout. Et les vieilles causeuses de la cour acceptaient cette différence. Tout le monde comprenait que Charlotte n'était pas tout à fait une babouchka russe.
Cela ne signifiait pas qu'elle vivait coupée du monde ou qu'elle tenait à quelque préjugé social. Tôt le matin, nous étions parfois tirés de notre sommeil enfantin par un cri sonore qui retentissait au milieu de la cour:
– Allons chercher le lait!
À travers nos songes, nous reco
– Oh, comme c'est bien chez toi, Choura! C'est comme si j'étais couchée sur un nuage…
Intrigué par ces paroles, je jetai un coup d'œil derrière le rideau qui séparait notre chambre. Avdotia était allongée sur le plancher, les bras et les jambes écartés, les yeux mi-clos. Tout son corps – des pieds nus couverts de poussière et jusqu'à sa chevelure répandue sur le sol – se prélassait dans un repos profond. Un sourire distrait colorait ses lèvres entrouvertes.
– Comme c'est bien chez toi, Choura! répétat-elle tout bas en appelant ma grand-mère par ce diminutif qui remplaçait d'habitude pour les gens son prénom insolite.
Je devinais la fatigue de ce grand corps féminin affalé au milieu de la salle à manger. Je comprenais qu'Avdotia ne pouvait se permettre un tel abandon que dans l'appartement de ma grand-mère. Car elle était sûre de ne pas être rabrouée ni mal jugée… Elle finissait sa pénible tournée, courbée sous le poids des énormes bidons. Et quand tout le lait était épuisé, elle montait chez «Choura», les jambes engourdies, les bras lourds. Le plancher toujours propre, nu, gardait une agréable fraîcheur matinale. Avdotia entrait, saluait ma grand-mère et, se débarrassant de ses grosses chaussures, allait s'étendre à même le sol. «Choura» lui apportait un verre d'eau, s'asseyait à côté d'elle sur un petit tabouret. Et elles parlaient doucement avant qu'Avdotia ait le courage de se remettre en route…
Ce jour-là, j'entendis quelques paroles que ma grand-mère adressait à la laitière prostrée dans son bienheureux oubli. Les femmes évoquèrent les travaux dans les champs, la récolte du sarrasin… Et je fus stupéfait en écoutant Charlotte parler de cette vie paysa
Avdotia se levait, embrassait ma grand-mère et reprenait son chemin qui la menait à travers les champs infinis, sous un soleil de steppe, sur une télègue noyée dans l'océan des hautes herbes et des fleurs… Cette fois-là comme elle sortait de la pièce, je la vis toucher de ses gros doigts de paysa