Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 18 из 35

Les trains se retirent presque au même moment. Un homme marche en enjambant les voies, en agitant tranquillement une petite valise, sans se soucier des manœuvres chao-tiques des convois. Il porte une tenue bizarre, mi-militaire, mi-civile. Sa démarche libre, les regards qu'il jette tout autour font de lui un paisible promeneur du dimanche tombé par hasard dans cette journée de guerre. Pour quelques secondes, il reste dissimulé derrière le rouleau de fumée, puis réapparaît, évite de justesse une locomotive, continue son excursion. «Un espion allemand…», se dit Alexandra, se rappelant les i

Ils ont encore le temps d'échanger quelques mots en russe mais déjà la reco

Le même enfer les entoure, le même labyrinthe mobile de convois, le même grincement d'acier qui broie sur les rails le moindre grain de silence, les mêmes hélices qui, au-dessus de leurs têtes, lacèrent le ciel, et cette fumée qui fait passer sur leurs visages l'ombre des jours inco

Ils garderont la sensation de ne pas s'être quittés. A trois heures du matin ils parleront toujours, assis dans une pièce sans lumière, devant leur thé froid. A un moment, ils s'apercevront que la nuit a pâli et que cette naissance du jour est venue à travers le mur éventré. Ils s'étaient bien sûr quittés après leur rencontre au milieu des voies: il allait continuer sa recherche, elle allait courir vers la draisine des pompiers. Ils avaient eu juste le temps de se do

Ils n'auraient pas dû dire ce qu'ils se sont dit, lui parlant de son escadrille (secret défense!), elle avouant sa crainte (défaitisme!): «Si les Allemands traversent la Volga, la guerre est perdue…» Mais ils ont parlé en français, avec le sentiment d'user d'une langue codée, faite pour les confidences et qui les éloignait des rails noyés dans la fumée.

Elle mesure cet éloignement surtout à présent, vers trois heures du matin. La première pâleur du ciel, la senteur du merisier, un souffle frais venant de la Volga. Le visage de l'homme en face d'elle, ce thé très fort dans leurs tasses, le thé qu'il a apporté et dont elle avait oublie depuis longtemps la saveur. Même les instants de silence entre eux sont différents du silence qu'elle entend d'habitude. Pourtant l'enfer est tout proche, à quelques centaines de traverses de cette maison. Dès cinq heures, elle y plongera. L'homme ira rejoindre sa compagnie. Elle l'entend raconter les derniers jours avant la guerre, en août 1939, qu'il a passés à Paris. Il sortait du cinéma (il venait de voir Toute la ville danse: «Pas terrible… Une jolie musique») quand, derrière la vitre d'un bureau, il a vu cette femme blonde affublée d'un masque à gaz et qui parlait au téléphone. Un entraînement… Ils rient.

Il n'y a aucune suite dans ce qu'ils se confient. Ils ont trop d'a

Elle dit à Jacques Dorme qu'à présent cette idée d'atteindre la France lui paraît encore plus invraisemblable. Non pas à cause des poètes français qui chantent la Guépéou, mais à cause de la guerre, la même de la Volga à la Seine. À cause des convois de blessés qu'il faut envoyer à l'arrière.

Il parle de la maison où il a passé son enfance et sa jeunesse, des unités allemandes qui traversent à présent la rue devant les fenêtres du salon. Sur le mur de cette pièce, il y a une photo de son père, très jeune encore, qui était parti à la guerre, à l'autre guerre, «la Grande», et en était revenu vieux, pour attendre la mort en 1925. Il ne sait pas si le souvenir qui lui reste de son père est lié uniquement à ce portrait ou aux quelques secondes pendant lesquelles un enfant de trois ans voit, sur les marches du perron, un homme portant un sac a l'épaule, puis la silhouette de cet homme qui s'éloigne dans la rue et disparaît.

Le soir, ils se reverront, toujours avec la même impression de ne pas s'être quittés un instant.

«Je ne prétends à rien, je suis»…

Quand, de longues a

Adolescent, j'ai voulu voir en lui un brillant héros et dans sa vie, une série d'exploits. Une habitude laissée sans doute par nos rêveries enfantines à l'orphelinat. Or, dès le début du récit que me faisait Alexandra, cet élan de grandiloquence s'est tu devant la simplicité de ce que j'entendais. Une vie qui ne se souciait pas d'être sculptée en destin, qui prenait du retard sur les événements et, parfois, restait même immobile, comme durant ces nuits, dans une chambre dont l'un des murs, défoncé, s'ouvrait sur le ciel et laissait entrer l'onde amère d'un merisier. Loin du temps des hommes.