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Elle le lisait à la fois mal et bien. Mal, car sa voix était monocorde et visiblement attentive à l'endormissement des uns et au chuchotement ricaneur des autres. Bien, parce que la banalité de cette voix permettait de l'oublier, d'oublier cette grande femme à la carrure anguleuse, d'oublier cette classe, de pénétrer dans l'univers nocturne des strophes, de se retrouver sur cette île perdue au milieu d'un océan, près d'une pierre tombale s'ouvrant une fois par an, à minuit, le jour a

Je n'avais jamais éprouvé auparavant une telle liberté face au réel. J'avais envie de rire tant la beauté de ce voyage nocturne rendait insignifiant le monde soi-disant réel qui m'entourait: les murs de cette classe décorés de bandes de calicot rouge avec des citations de Lénine et du dernier congrès du Parti, le bâtiment de l'orphelinat, les cheminées d'une gigantesque usine derrière la rivière prise par les glaces. L'homme dressé sur le pont du Hollandais volant, cette silhouette à bicorne, n'avait rien à voir avec Bonaparte dont nos livres d'histoire nous apprenaient l'aventure, ni avec le «perso

Je savais que le voyageur du Hollandais appartenait au pays des quatre gentilshommes de la Guie

J'aurais dû, selon la logique de ma quête adolescente, m'enfoncer dans une solitude de plus en plus dédaigneuse et farouche, adopter la posture du jeune roi en exil. Un être déchiré entre son rêve français et la réalité. Une logique romanesque et romantique. Tout se passa autrement. C'est la réalité qui soudain fit un coup de théâtre.

D'abord une simple rumeur, tellement invraisemblable que, pendant les vacances du Nouvel An, nous en parlions comme d'une blague farfelue. Nos vacances d'ailleurs ne ressemblaient pas à celles des écoliers normaux. On nous envoyait nettoyer les voies de chemin de fer souvent bloquées par les tempêtes de neige ou bien, de temps en temps, nous étions alignés, en une haie d'ho

Il faisait justement très froid en ce mois de décembre. Nos rangs, malgré le garde-à-vous imposé, dansotaient, la semelle des vieilles chaussures battant la glace et, pour se réchauffer le cœur, en attendant le passage d'un cortège officiel, nous commentions cette rumeur stupide. Quel farceur avait pu la lancer?

À la reprise des cours, la nouvelle tomba: la rumeur n'était pas fausse, dès la rentrée prochaine l'orphelinat fermerait.

Dans les mois suivants, nous apprîmes les détails: les élèves allaient être dirigés vers des internats ordinaires, les plus âgés vers des établissements techniques et des usines, peut-être même dans des villes éloignées. Nous n'y crûmes vraiment qu'en juin, lorsque, après la fin des cours, on nous ordo

L'orphelinat, l'équivalent de la prison où avaient disparu nos pères, changea soudain de nature, nous révélant son côté hospitalier, familial presque. La vie des autres dont nous avions toujours envié la liberté nous angoissait à présent. Nous étions comme ce détenu qui achève une longue peine, compte les heures et en même temps redoute la sortie, et souvent, juste avant le grand jour, s'évade, se fait prendre et se retrouve devant un nouveau décompte de jours à rayer.

En apparence, notre quotidien resta le même. Le changement le plus sensible fut une sorte de solidarité qui s'imposa toute seule, effaçant les ancie

Un samedi soir, en janvier, je montai dans la pièce condamnée où j'avais presque terminé le tri des livres. Dans la pénombre, leurs mondes s'éveillèrent, leurs paroles réso

III

Cet hiver marqua un hiatus entre deux générations, le fameux «vingt ans après» qui, trop vague pour les historiens, cadence pourtant la chronologie des pays. La fin de la guerre avait déjà vingt ans d'âge. Une génération avait eu le temps de naître, de grandir et de faire naître. Tout cela sans guerre. Le lien de sang avec elle le distendait, l'hérédité du souvenir se rompait, les morts se figeaient définitivement dans le bronze. On éleva une forêt de monuments, précisément à partir de ces a

Les derniers mois avant le départ furent remplis à parts égales d'exaltation et d'inquiétude. Nous savions que le mythe des pères-héros ne pourrait que faire sourire les gens parmi lesquels nous allions vivre. Nous venions non seulement d'un lieu étrange, mais d'une autre époque, du temps où les statues bougeaient et parlaient encore, chaudes du sang qui coulait sous le bronze. Il nous fallait, nous le comprenions tous, apprendre à rattraper le temps, à gagner notre place dans la réalité des autres. Apprendre à oublier.

Il me reste de ces mois quelques brefs fragments, rapides prises de vue de la mémoire, apparemment accidentelles mais sans lesquelles je serais certainement devenu autre. Cet après-midi de janvier, notamment, un froid cinglant qui nous oblige à rompre l'immobilité exigée et à nous frotter le nez, les lèvres devenues insensibles. Le cortège que nous attendons sur une grande avenue de la ville tarde. Tout le monde sautille pour ne pas se transformer en une colo