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Henry Murger
Scènes De La Vie De Jeunesse
Nouvelles
Le souper des funérailles
I
C’était sous le dernier règne. Au sortir du bal de l’opéra, dans un salon du café de Foy, venaient d’entrer quatre jeunes gens accompagnés de quatre femmes vêtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de ces noms qui, prononcés dans un lieu public ou dans un salon du monde, font relever toutes les têtes. Ils s’appelaient le comte de Chaba
La carte, commandée d’avance, aurait reçu l’approbation de tous les maîtres de la gourmandise.
En entrant dans le salon, les quatre femmes s’étaient démasquées. C’étaient à vrai dire de magnifiques créatures, formant un quatuor qui semblait chanter la symphonie de la forme et de la grâce.
– Avant de nous mettre à table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de faire dresser un couvert de plus.
– Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.
– Un homme? reprirent les femmes.
– J’attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune homme, dit Tristan.
– Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.
– Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.
– Je veux dire que mon ami est mort.
– Mort? firent en chœur les trois hommes.
– Mort? reprirent les femmes en dressant la tête.
– Quel conte de fées!
– Mort et enterré, messieurs.
– Comme Marlboroug?
– Absolument.
– Ah çà, mais que signifie cela? vous êtes hiéroglyphique comme une inscription louqsorie
– Écoutez, messieurs, répliqua Tristan. La perso
– Une histoire! C’est charmant. Contez! contez! s’écria-t-on de toutes parts, à l’exception d’une des femmes, qui était restée silencieuse depuis son entrée.
– Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu’il serait bon d’absorber le premier service. Je fais cette proposition à cause de mon amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe…
– Non! non! dit Chaba
– Si! si! mangeons, cria-t-on d’un autre côté.
– Aux voix! – L’histoire! – Le déjeuner! – L’histoire!
– Il n’y a qu’un moyen de sortir de là, dit Tristan; c’est de voter.
– Eh bien, votons.
– Que ceux qui sont d’avis d’écouter l’histoire veuillent bien se lever, dit Tristan. Les trois hommes se levèrent.
– Très bien, fit Tristan; que ceux qui sont d’avis de déjeuner d’abord veuillent bien se lever.
Trois des femmes se levèrent, et parurent fort éto
– Tiens, dit l’une d’elles, Fa
– Pourquoi donc? dit une autre.
– Je n’ai pas faim, répondit Fa
– Eh bien, il fallait voter pour l’histoire, alors.
– Je ne suis pas curieuse, murmura Fa
– En attendant, reprit Tristan, l’épreuve n’a pas de résultat, et nous voilà aussi embarrassés qu’auparavant. Pour sortir de là et pour contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c’est de raconter en mangeant.
– Adopté! Adopté!
– D’abord, dit le comte de Chaba
– Feu mon ami s’appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.
– Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!
– Puisque je vous dis feu mon ami, répliqua tranquillement Tristan.
– Ah çà, demanda M. de Sylvers, ce n’était donc pas une plaisanterie, ce que vous disiez?
– En aucune façon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et il commença.
– En ce temps là, – il y a environ un an, – Ulric de Rouvres tomba subitement dans une grande tristesse et résolut d’en finir avec la vie.
– Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de Puyrassieux, il avait déjà l’air d’un fantôme.
– Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda M. de Chaba
– La raison qui vous fait faire une folie n’est jamais raiso
– Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s’était donc décidé à mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.
– Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.
– Parce que c’est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu’une fois atteint de cette maladie, il n’oserait plus hésiter au bord de sa résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté de Sussex. Là, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d’ombre. Il se répéta qu’il n’avait plus rien à faire dans la vie; et après avoir mis ses affaires en ordre, il prit un pistolet et s’aventura dans la campagne, où il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à Dieu. Au bout d’une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait parfaitement la mise en scène exigée pour un suicide. Il tira alors de sa poche son pistolet, qu’il arma résolûment, et dont il posa le canon glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la détente et s’apprêtait à la lâcher, quand il s’aperçut qu’il n’était pas seul, et qu’à dix pas de lui il avait un compagnon s’apprêtant également à passer dans l’autre monde.