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Denise s'aperçut que plusieurs de ces messieurs la dévisageaient en passant. Alors, sa timidité augmenta, elle ne se sentit plus la force de les suivre, elle résolut de n'entrer à son tour que lorsque le défilé aurait cessé, rougissante à l'idée d'être bousculée, sous la porte, au milieu de tous ces hommes. Mais le défilé continuait, et pour échapper aux regards, elle fit lentement le tour de la place. Quand elle revint, elle trouva, planté devant le Bonheur des Dames, un grand garçon, blême et dégingandé, qui, depuis un quart d'heure, semblait attendre comme elle.

– Mademoiselle, finit-il par lui demander d'une voix balbutiante, vous êtes peut-être vendeuse dans la maison?

Elle resta si émotio

– C'est que, voyez-vous, continua-t-il en s'embrouillant davantage, j'ai l'idée de voir si l'on ne pourrait pas m'y prendre, et vous m'auriez do

Il était aussi timide qu'elle, il se risquait à l'aborder, parce qu'il la sentait tremblante comme lui.

– Ce serait avec plaisir, monsieur, répondit-elle enfin. Mais je ne suis pas plus avancée que vous, je suis là pour me présenter aussi.

– Ah! très bien, dit-il tout à fait décontenancé.

Et ils rougirent fortement, leurs deux timidités demeurèrent un instant face à face, attendries par la fraternité de leurs situations, n'osant pourtant se souhaiter tout haut une bo

Les commis entraient toujours. Maintenant, Denise les entendait plaisanter, quand ils passaient près d'elle, en lui jetant un coup d'œil oblique. Son embarras grandissait d'être ainsi en spectacle, elle se décidait à faire dans le quartier une promenade d'une demi-heure, lorsque la vue d'un jeune homme, qui arrivait rapidement par la rue Port-Mahon, l'arrêta une minute encore. Évidemment, ce devait être un chef de rayon, car tous les commis le saluaient. Il était grand, la peau blanche, la barbe soignée; et il avait des yeux couleur de vieil or, d'une douceur de velours, qu'il fixa un instant sur elle, au moment où il traversa la place. Déjà il entrait dans le magasin, indifférent, qu'elle restait immobile, toute retournée par ce regard, emplie d'une émotion singulière, où il y avait plus de malaise que de charme. Décidément, la peur la prenait, elle se mit à descendre lentement la rue Gaillon, puis la rue Saint-Roch, en attendant que le courage lui revînt.

C'était mieux qu'un chef de rayon, c'était Octave Mouret en perso

On frappa, et, sans attendre, un jeune homme entra, grand et maigre, aux lèvres minces, au nez pointu, très correct d'ailleurs avec ses cheveux lissés, où des mèches grises se montraient déjà. Mouret avait levé les yeux; puis, continuant de signer:

– Vous avez bien dormi, Bourdoncle?

– Très bien, merci, répondit le jeune homme, qui marchait à petits pas, comme chez lui.

Bourdoncle, fils d'un fermier pauvre des environs de Limoges, avait débuté jadis au Bonheur des Dames, en même temps que Mouret, lorsque le magasin occupait l'angle de la place Gaillon. Très intelligent, très actif, il semblait alors devoir supplanter aisément son camarade, moins sérieux, et qui avait toutes sortes de fuites, une apparente étourderie, des histoires de femme inquiétantes; mais il n'apportait pas le coup de génie de ce Provençal passio

– Et vous, reprit-il familièrement, avez-vous bien dormi?

Lorsque Mouret eut répondu qu'il ne s'était pas couché, il hocha la tête, en murmurant:

– Mauvaise hygiène.

– Pourquoi donc? dit l'autre avec gaieté! Je suis moins fatigué que vous, mon cher. Vous avez les yeux bouffis de sommeil, vous vous alourdissez, à être trop sage… Amusez-vous donc, ça vous fouettera les idées!

C'était toujours leur dispute amicale. Bourdoncle, au début, avait battu ses maîtresses, parce que, disait-il, elles l'empêchaient de dormir. Maintenant, il faisait profession de haïr les femmes, ayant sans doute au-dehors des rencontres dont il ne parlait pas, tant elles tenaient peu de place dans sa vie, et se contentant au magasin d'exploiter les clientes, avec un grand mépris pour leur frivolité à se ruiner en chiffons imbéciles. Mouret, au contraire, affectait des extases, restait devant les femmes ravi et câlin, emporté continuellement dans de nouveaux amours; et ses coups de cœur étaient comme une réclame à sa vente, on eût dit qu'il enveloppait tout le sexe de la même caresse, pour mieux l'étourdir et le garder à sa merci.

– J'ai vu Mme Desforges, cette nuit, reprit-il. Elle était délicieuse à ce bal.

– Ce n'est pas avec elle que vous avez soupé ensuite? demanda l'associé.

Mouret se récria.

– Oh! par exemple! elle est très ho

Il prit un autre paquet de traites et continua de signer. Bourdoncle marchait toujours à petits pas. Il alla jeter un coup d'œil dans la rue Neuve-Saint-Augustin, par les hautes glaces de la fenêtre, puis revint en disant:

– Vous savez qu'elles se vengeront.