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Les premiers mois qui avaient suivi son départ du pavillon d'Issy, Ferrer avait bien profité du nouvel ordre de sa vie. Disposant d'une serviette, d'un bol et d'une moitié de placard chez Laurence, il dormirait d'abord toutes les nuits chez elle rue de l'Arcade. Et puis, peu à peu, cela se dégrade: ce n'est plus qu'une nuit sur deux, sur trois, bientôt sur quatre, Ferrer passant les autres à la galerie, d'abord seul, puis moins seul, jusqu'au jour où Laurence: Tu t'en vas, maintenant, tu te casses, lui dit-elle, tu ramasses tes petites affaires et hop.

Bon, d'accord, dit Ferrer (et puis au fond je m'en fous). Mais après une froide nuit solitaire dans l'arrière-boutique de la galerie, tôt levé le voici qui va pousser la porte de la plus proche agence immobilière. Cet atelier minable, ça ne peut plus durer.

On lui propose de visiter un appartement très différent, rue d'Amsterdam. C'est le truc typique haussma

Il s'installe, c'est l'affaire d'une semaine pour acheter quelques meubles et revoir la plomberie. Comme il se sent un soir enfin chez lui dans un de ses fauteuils en rodage, un verre à la main, un œil sur la télévision, voici que l’on so

Il est, chacun peut l'observer, des perso

Si l'anatomie de Delahaye, si son comportement, son élocution confuse évoquent ainsi de la mauvaise herbe rétive, l'amie qui l'accompagne relève d'un autre style végétal. Prénommée Victoire et belle plante silencieuse à première vue, elle paraît plus sauvage qu'ornementale ou d'agrément, datura plutôt que mimosa, moins épanouie qu'épineuse, bref d'apparence pas très commode. Quoi qu'il en soit, Ferrer sait aussitôt qu'il ne va pas la perdre de vue: bien sûr, dit-il, entrez. Puis ne prêtant qu'une oreille distraite aux propos embrouillés de Delahaye il va tout faire pour, l'air de rien, se rendre intéressant auprès d'elle et croiser un maximum de ses regards. Peine perdue à première vue, cela paraît loin d'être gagné mais sait-on jamais. Pourtant, mieux raconté, ce que relate Delahaye ce soir-là pourrait ne pas manquer d'intérêt.

Le 11 septembre 1957, expose-t-il, à l'extrême nord du Canada, un petit bateau de commerce nommé Nechilik s'était retrouvé coincé sur la côte du district de Mackenzie, en un point resté jusqu'à ce jour mal déterminé. Alors qu'elle faisait route entre Cambridge Bay et Tuktoyaktuk, la Nechilik avait été bloquée dans la banquise avec à son bord un chargement de fourrures de renard, d'ours et de phoque, ainsi qu'une cargaison d'antiquités régionales réputées rarissimes. Echouée après avoir heurté un récif, aussitôt elle était enserrée par la glace à prise rapide. Fuyant à pied l'embarcation paralysée, au prix de plusieurs membres gelés, les hommes d'équipage avaient eu beaucoup de mal à regagner la base la plus proche où quelques-uns de ces membres avaient dû être amputés. Les semaines suivantes, bien que son fret présentât une haute valeur marchande, l'isolement de cette région avait découragé la compagnie de la baie d'Hudson d'essayer de récupérer le navire.

Delahaye avait rapporté ces faits dont on venait de l'informer. On lui avait même laissé entendre qu'on pourrait, en cherchant bien, se procurer des informations plus détaillées quant aux coordo

Mais ce soir-là Ferrer, à vrai dire, n'avait guère accordé d'attention à ce récit, trop intéressé par cette Victoire dont il n'imaginait pas qu'elle viendrait s'installer chez lui dans une semaine. L'en eût-on informé qu'il eût été ravi, quoique non sans éprouver aussi quelque inquiétude, sans doute. Mais lui eût-on également indiqué que, des trois perso

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Le jour où l'on franchirait le cercle polaire, on fêterait normalement le passage de cette ligne. Ferrer en fut prévenu de manière allusive, sur un ton goguenard et vaguement intimidant, empreint de fatalité initiatique. Il ignora cependant la menace, supposant ce rituel réservé à l'équateur, aux tropiques. Or non: ces choses-là se célèbrent également dans le froid.

Ce matin-là, donc, trois matelots déguisés en succubes firent irruption en hurlant dans sa cabine et lui bandèrent les yeux, l'entraînant ensuite au pas de charge dans un lacis de coursives jusqu'à la salle de sport tendue de noir pour l'occasion. On lui ôta son bandeau: sur une estrade centrale siégeait Neptune en présence du commandant et de quelques officiers subalternes. Couro

Cela fait, passé le cercle arctique, on commença d'apercevoir quelques icebergs. Mais de loin, seulement: les icebergs, les bateaux aiment mieux les éviter. Parfois épars à la dérive et parfois regroupés, immobiles, en armada ancrée, certains d'entre eux étaient lisses et luisants, tout de glace immaculée, d'autres souillés, noircis, jaunis par la moraine. Leurs contours dessinaient des profils animaux ou géométriques, leur taille variait entre la place Vendôme et le Champ-de-Mars. Ils paraissaient cependant plus discrets, plus usés que leurs homologues antarctiques qui se déplacent pensivement en grands blocs tabulaires. Ils étaient également plus anguleux, asymétriques et tarabiscotés, comme s'ils s'étaient retournés plusieurs fois dans un mauvais sommeil.