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Il est vrai que l’on perdrait à cela les a
C’est aujourd’hui et non hier ou demain que l’on met en vente l’admirable, l’inimitable, le divin et plus que divin roman du très célèbre Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, que l’Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s’en vend cinq cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en demi-heure; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et prévient tous les désordres. – Certes, cela vaudrait bien une a
Mai 1834.
Chapitre 1
Tu te plains, mon cher ami, de la rareté de mes lettres. – Que veux-tu que je t’écrive, sinon que je me porte bien et que j’ai toujours la même affection pour toi? – Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si naturelles à l’âge que j’ai et avec les belles qualités qu’on te voit, qu’il y a presque du ridicule à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de papier pour ne rien dire de plus. – J’ai beau chercher, je n’ai rien qui vaille la peine d’être rapporté; – ma vie est la plus unie du monde, et rien n’en vient couper la monotonie. Aujourd’hui amène demain comme hier avait amené aujourd’hui; et, sans avoir la fatuité d’être prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui m’arrivera le soir.
Voici la disposition de ma journée: – je me lève, cela va sans dire, et c’est le commencement de toute journée; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre, je dîne, fais quelques visites ou m’occupe de quelque lecture: puis je me couche précisément comme j’avais fait la veille; je m’endors, et mon imagination, n’étant pas excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle: cela n’est pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je m’accommode mieux de cette existence que je n’aurais fait il y a six mois. – Je m’e
Cette existence-là, quoique je l’aie acceptée en apparence, n’est guère faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me rêve et à laquelle je me crois propre. – Peut-être me trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de vie; mais j’ai peine à le croire, car, si c’était ma vraie destinée, je m’y serais plus aisément emboîté, et je n’aurais pas été meurtri par ses angles à tant d’endroits et si douloureusement.
Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait tout-puissant sur moi, comme j’adore tout ce qui est singulier, excessif et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans et les histoires de voyages; il n’y a peut-être pas sur la terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mie
On peint l’Amour avec un bandeau sur les yeux; c’est le Destin qu’on devrait peindre ainsi.
J’ai pour valet une espèce de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise, qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si belles idées et s’en soucie comme d’un verre d’eau; il s’est trouvé dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus éto
Il est évident que la vie de ce maraud devait être la mie
Tout cela n’est pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut guère la peine d’être écrit, n’est-ce pas? Mais, puisque tu veux absolument que je t’écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que je sens, et que je te fasse l’histoire de mes idées, à défaut d’événements et d’actions. – Il n’y aura peut-être pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que j’aurai à te dire; mais il ne faudra t’en prendre qu’à toi. Tu l’auras voulu.
Tu es mon ami d’enfance, j’ai été élevé avec toi; notre vie a été commune bien longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je n’ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n’ai pas d’amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, – même dans les choses petites et honteuses; ce n’est pas devant toi, à coup sûr, que je me draperai.
Sous ce linceul d’e
Je descends, l’air effaré et surpris, les habits en désordre, les cheveux mal peignés; les gens se retournent et rient à ma rencontre, et pensent que c’est un jeune débauché qui a passé la nuit à la taverne ou ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je n’aie pas bu, et j’ai d’un ivrogne jusqu’à la démarche incertaine, tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je n’ai pas dans d’autres moments. – Puis il m’est démontré tout d’un coup que je me trompe, que ce n’est pas là assurément, qu’il faut aller plus loin, à l’autre bout de la ville, que sais-je? Et je prends ma course comme si diable m’emportait. – Je ne touche le sol que du bout des pieds, et ne pèse pas une once. – Je dois en vérité avoir l’air singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. – Quand j’y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout mon cœur, ce qui ne m’empêche pas, je te prie de le croire, de recommencer à la prochaine occasion.