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Je ferme le verrou, j'ôte mon pantalon, ma chemise, mes sous-vêtements que J'accroche méticuleusement. J'hésite un instant; je crois que l'usage est de nouer la serviette blanche autour de sa taille. Puis, tel un explorateur, j'ouvre la porte de la chambrette et me glisse dans le couloir, la clef accrochée par un élastique а mon poignet.
Au plafond courent des tuyaux de chauffage et d'aération. Dans l'atmosphère obscure et moite du labyrinthe, je croise d'abord un homme bedo
Les couloirs composent une variété d'itinéraires monotones le long des cabines ouvertes ou fermées. Derrière certaines portes entrouvertes, des corps sont assis dans l'ombre, sur leur matelas. La serviette а moitié dénouée, ils semblent convier les passants а l'assaut. Mais lorsqu'un baiseur postulant s'immobilise dans l'embrasure de la porte, l'occupant de la cellule, après l'avoir dévisagé, finit généralement par baisser la tête, signifiant au visiteur qu'il n'est pas son genre. L'intrus reprend sa marche, dans l'espoir d'une rencontre érotique plus favorable.
Dans plusieurs coins salons, des clients, affalés dans des fauteuils, regardent placidement une vidéo porno. Ailleurs, sous un néon, quelques fresques figurent des rivages méditerranéens. On trouve également une piscine au rez-de-chaussée et, au premier étage, une véritable salle de sauna (la raison sociale de l'établissement). Le contingent est régulièrement renouvelé, tandis que les plus anciens se lassent et s'en vont. On entend parfois un gémissement d'extase. Peu après, une cabine se libère et le client rentre chez lui, heureux ou mélancolique. Dès qu'il a rendu sa clef, la cellule est nettoyée par l’homme de ménage, unique individu habillé de cet établissement, qu'on croise de temps а autre, sa bonbo
Au début, la promenade paraît monotone et fastidieuse. Mais avec l'habitude, je finis par la trouver amusante. Pour la vingtième fois, j'arpente la même allée où je reco
Vers dix-sept heures, une voix retentit dans les haut-parleurs. Le speaker a
– La pizza est servie. Vous pouvez venir au guichet. N'oubliez pas vos assiettes en carton.
Aussitôt dit, aussitôt fait. La plupart des clients retournent dans leur cabine d'où ils ressonent munis de leur récipient. Puis ils se rassemblent а l'emplacement prévu pour la collation incluse dans le prix du ticket. Debout l'un derrière l'autre, longue file de corps nus, serviettes nouées autour de la taille, ils échangent des impressions, se relâchent. L'un après l'autre, ils tendent leur assiette. Le bras d'un employé apparaît et disparaît par une ouverture dans le mur et sert, а chacun, sa part de pizza chaude. Après quoi les corps nus vont s'asseoir près de la piscine et dégustent lentement la nourriture avant de reprendre leur chasse.
(SOIRÉE DE GALA)
En tenue de gala, je cours jusqu'а l'avenue Victor-Hugo où commence, dans une demi-heure, la réception de la fondation Richelieu. La soirée s'ouvre par un petit concert dont j'ai établi le programme (je suis «conseiller artistique» de la fondation). Ce soir, un duo piano violon joue la Première sonate de Prokofiev.
La fête se déroule entre cour et jardin, dans le vieil hôtel particulier où la princesse de Richelieu organisait, au début du siècle, ses «lundis poétiques». J'entre dans le hall, grimpe le large escalier de marbre puis me dirige vers la salle de réception où réso
– Ne restez pas comme ça. Les invités vont arriver. Partez! Partez!
Telle une intendante d'autrefois, elle envoie sans ménagement le pianiste et le violoniste enfiler leur frac, tandis que j'élève la voix:
– Vous parlez а de grands artistes. Un peu de respect, quand même!
A vingt heures trente, les premiers invités graviissent péniblement l'escalier de marbre. Très âgés pour la plupart, ils s'arrêtent а mi-pente et repre
Le président de la fondation entre le dernier. Ancien ministre hautain, il s'avance, léger sourire radical-socialiste. Il est accompagné d'une vedette du pétit écran, animatrice de débats télévisés. Plusieurs duchesses ont un mouvement du cou. L'une d'elles hurle а l'oreille sa voisine:
– Qui c'est, celle-lа?
Je grimpe sur scène pour présenter le programme. Un peu gêné par le smoking trop ample et les chaussures vernies empruntés pour l'occasion, je tapote sur le micro. Le silence se fait dans la salle et j'accomplis mon devoir, en m'efforçant de bien prononcer. Une anecdote sur les manies de Prokofiev me vaut les sourires d'un membre de l'académie des Sciences, а longue chevelure blanche. La bo
Les artistes entrent sous les applaudissements. La musique commence. Dès les premières mesures, plusieurs vieillards s'endorment dans leur fauteuil. Un égyptologue centenaire semble déjа momifié. D'autres, seulement évanouis, aspirent faiblement l'air par la bouche, comme des poissons malades а la surface de l'eau. Des sonotones sifflent par intermittence. Les fresques, au plafond, représentent la princesse de Richelieu au milieu d'une forêt enchantée: lianes, lions, singes… Réveillé par le second mouvement – Allegro brusco -, un sénateur se dresse dans un demi-coma et pose des questions а voix haute а son épouse qui n'entend pas. Des ombres s'agitent dans l'obscurité. Au milieu du silence recueilli de l’Adagio, une dame agite longuement ses bracelets. Elle s'e
Entre les mouvements, puis а la fin du morceau, le public applaudit longuement. Ma voisine trouve Prokofiev trop «moderne»; elle préfère Chopin. Ce salon n'est plus d'avant-garde. Les artistes saluent. Tout au fond, les invirés occasio