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La respiration de Juliette était devenue celle du sommeil. Je pouvais enfin me laisser aller.
Je quittai le lit et je descendis l'escalier sur la pointe des pieds. Il était plus de minuit. Sans allumer la lumière, je m'assis dans ce fauteuil maudit que le tortio
J'essayais de me mettre à la place de Claire. Si fine fût-elle, elle n'avait pu s'en remettre qu'aux apparences, et je ne devais pas lui en vouloir.
J'avais accumulé les erreurs. Si je n'avais fait aucun commentaire sur la venue de monsieur Bernardin, la jeune fille aurait pu comprendre qu'il s'agissait d'un fâcheux. Mais j'avais, précisé qu'il venait tous les jours de 4 heures à 6 heures. Elle en avait donc conclu que cet imbécile était un ami.
Plus grave: je devais la remercier de l'avoir pensé. Comment aurait-elle imaginé que je puisse me laisser envahir? Si on lui avait dit que son professeur vénéré s'avérait incapable de fermer sa porte à un mufle pareil, elle ne l'aurait pas cru. Elle m'estimait trop pour cela.
Comble des combles, je m'en tirais à bon compte! Il y avait de quoi rire. Pourtant, j'étais au bord des larmes. J'entendais la voix de Claire qui pensait tout haut: «A cet âge-là, on ne supporte plus la solitude. On préfère une compagnie, si encombrante soit-elle, à l'impression d'être abando
J'essayais de faire taire cette voix. Je me maudissais. Si seulement j'avais eu le temps de lui expliquer, en la conduisant à sà voiture! Mais j'en avais eu le temps! Pourquoi avais-je manqué cette occasion?
Pour la première fois de ma vie, je comprenais que j'étais vieux. C'était le regard d'une jeune fille affectueuse qui me l'avait appris: la révélation n'en était que plus terrible.
J'étais vieux par ma faute. Aujourd'hui, on ne peut plus incriminer l'âge: soixante-cinq ans, cela ne signifie plus rien. Je ne pouvais donc m'en prendre qu'à moi-même.
Et il y avait de quoi. Pour singulière qu'elle fût, ma faute n'en était pas moins méprisable.
Je m'étais rendu coupable d'une forme particulière de faiblesse: j'avais renoncé à mon idéal de bonheur et de dignité. En langage vulgaire, j'acceptais qu'on m'emmerde. Et je l'acceptais pour rien, au nom de rien: les conventions que j'avais invoquées pour me justifier n'existaient pas.
C'était une conduite de vieillard. Je méritais d'être vieux puisque j'avais des attitudes de vieux.
Et Juliette: à supposer que j'aie eu le droit de me rendre malheureux, au nom de quoi avais-je fait si peu de cas de son bonheur à elle? J'avais privilégié celui que je méprisais aux dépens de celle que j'aimais. Elle n'avait pourtant pas manqué de me conseiller, et sa suggestion était si simple, si facile à appliquer: il suffisait de ne plus ouvrir la porte! Etait-il donc insurmontable de ne pas ouvrir sa porte à l'envahisseur?
Je n'avais rien vu venir. Jamais je n'aurais imaginé qu'une faiblesse aussi insignifiante entraînerait de telles conséquences. Il ne fallait pas me le cacher: l'abandon de Claire me poignardait le cœur. Cette petite avait été le seul être humain à m'estimer en toute co
Et si, en plus, on se prend d'affection pour sa jeune admiratrice, elle devient l'individu le plus nécessaire: Claire était la garantie extérieure de ma valeur. Aussi longtemps qu'elle m'estimerait, je me ferais l'effet d'être une perso
Cette nuit-là, je me trouvais risible, médiocre, indigne. Ma vie entière me semblait à l'avenant.
J'avais été un petit professeur dans un lycée de province, j'avais enseigné, durant quarante a
Tchékhovien, je regardai par la fenêtre en murmurant: «Toute vie est échec. Toute vie est échec.» En cela, mon existence était ordinaire, tellement ordinaire, le plus banal des enlisements.
Je m'enfonçai dans le trou que monsieur Bernardin avait creusé en son fauteuil, je cachai mon visage derrière mes mains et je pleurai.
A 4 heures de l'après-midi, l'instrument de ma perte arriva chez moi. Je le subis comme on subit une inondation. Je ne lui dis pas un mot. Je ne m'étais pas rasé ce matin-là: je passai ces deux heures à caresser mon menton qui piquait, avec l'étrange conviction que cette barbe était une production du corps de mon tortio
A 6 heures, il partit.
Ce soir-là, Juliette me demanda quand Claire reviendrait.
– Elle ne reviendra plus.
– Mais… hier, elle t'a dit que…
– Hier, je l'ai priée de revenir, et elle a répondu: «Oui oui». Cela veut dire non.
– Enfin, pourquoi?
– Je l'ai lu dans ses yeux: elle ne viendra plus nous voir. C'est ma faute.
– Qu'est-ce que tu lui as dit?
– Rien.
– Je ne comprends pas.
– Si, tu comprends. Ne me force pas à t'expliquer. Tu as très bien compris.
Ma femme ne prononça plus un mot de toute la soirée. Elle avait un regard de morte.
Le lendemain matin, elle avait 39° de fièvre. Elle garda le lit. Je restai à son chevet. Elle s'endormit souvent, d'un sommeil mauvais, agité.
A 4 heures, on frappa à la porte.
J'étais à l'étage, mais mon ouïe s'était surdéveloppée, ces derniers temps, comme celle d'un animal en alerte.
Un miracle se produisit. Je sentis monter en moi une impulsion d'une force inco
Sa grosse face ne s'apercevait de rien. Alors, mes lèvres s'écartèrent et déversèrent le contenu de ma fureur. Je hurlai:
– Foutez le camp! Foutez le camp et ne revenez plus jamais, sinon je jure que je vous casse la gueule!
Monsieur Bernardin ne réagit pas. Son registre d'expressions était limité et l'éto
Je me jetai sur lui, l'attrapai par les revers de son manteau et, avec une énergie d'athlète, je le secouai comme un prunier en criant:
– Foutez le camp, espèce d'emmerdeur! Et que je ne vous voie plus jamais!
Je le rejetai en arrière comme un paquet d'ordures. Il faillit tomber mais il rétablit son équilibre juste à temps. Il ne m'adressa pas un regard.
Il se retourna et, de sa démarche lente et lourde, il s'en alla.
Ahuri, je contemplai la masse qui s'éloignait. C'était donc si facile! J'étais médusé de joie et de triomphe: je venais de vivre la première colère de mon existence et j'en étais ivre! Combien Horace avait tort de la qualifier de folie: au contraire, la colère était une sagesse – si seulement elle avait pu me frapper plus tôt!