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Mort de honte et à bout de nerfs, je me ruai sur le récepteur et décrochai en regardant Juliette qui avait caché son visage derrière ses mains.

Quelle ne fut pas ma stupeur d'entendre, à la place du borborygme attendu, la plus charmante et juvénile des voix féminines:

– Monsieur Hazel, je ne vous réveille pas? Le souffle me revint à l'instant.

– Claire!

Ma femme eut l'air aussi surpris et heureux que moi. Claire était la meilleure élève que j'aie eue en quarante ans. Elle avait passé son baccalauréat l'a

La petite Claire m'expliqua qu'elle venait d'obtenir son permis de conduire. Elle avait acheté d'occasion une voiture qui tenait encore la route et rêvait de s'en servir pour venir nous voir.

– Mais bien sûr, Claire! Rien ne pourrait nous faire plus de plaisir.

Je lui expliquai le chemin. Elle a

Hélas, la jeune fille était déjà en train de me dire au revoir. Je n'eus pas le temps de lui suggérer une autre heure: rapide comme une hirondelle, elle avait raccroché.

– Elle vient après-demain, a

– Samedi! Quelle joie! J'avais si peur de ne plus la revoir!

Juliette était aux anges. Il me fallut du courage pour ajouter:

– Elle arrivera à 3 heures. J'ai voulu proposer une autre heure mais…

– Ah.

Sa joie retomba un peu. Pourtant, elle trouva le moyen de rire:

– Qui sait? Ce sera peut-être très drôle, comme rencontre.

Je me demandais si élle croyait ce qu'elle suggérait.

Claire était une jeune fille d'un autre temps. Je ne dis pas cela parce qu'elle avait étudié le latin et le grec pendant son adolescence; elle n'avait pas eu besoin de cette bizarrerie pour ne pas appartenir à son époque. Son visage était si doux que ses contemporains ne la trouvaient pas jolie, et elle souriait tant que les jeunes la prenaient pour une écervelée.

Elle traduisait Sénèque et Pindare à la lecture, en un français élégant et subtil: elle n'avait même pas l'air de se rendre compte de cette faculté. Mais ses condisciples en avaient conscience et tiraient argument de ce prodige pour la mépriser. J'ai souvent remarqué que les lycéens détestent l'intelligence.

Claire voguait au-dessus de tout cela avec majesté. Une véritable amitié était née entre elle et moi. Ses parents étaient des braves gens qui ne cessaient de lui reprocher son goût des langues ancie

J'avais invité Claire à déjeuner. Elle devait avoir quinze ans cette a

Il s'était créé entre nous trois un lien d'une force rare. Claire était devenue la seule perso

Elle portait son prénom à merveille: il émanait d'elle une lumière qui captait le regard. Elle faisait partie de ces êtres d'exception dont la simple présence suffit à rendre heureux.

Claire avait dix-huit ans maintenant, mais elle n'avait pas changé: nous ne l'avions plus vue depuis une dizaine de mois et rien n'avait altéré cette affection profonde qui nous unissait.

Elle m'appelait toujours «monsieur Hazel», alors qu'elle usait du prénom de Juliette depuis leur rencontre. Je n'en étais pas vexé: après tout, ma femme était mon enfant, ce qui la rendait plus proche de la jeune fille.

Claire n'était chez nous que depuis dix minutes et nous en étions déjà illuminés. Cela ne tenait pas tant à ce qu'elle racontait qu'à sa manière d'être. Sa gaieté nous éclaboussait. Nous étions si contents qu'elle ne nous ait pas oubliés. Le monde extérieur nous indifférait mais, elle, elle nous était nécessaire.

On frappa à la porte. Déjà 4 heures! Et moi qui m'étais promis d'avertir la petite de cette visite inopportune, afin qu'elle puisse comprendre.

– Oh, vous attendiez quelqu'un? Je vais m'en aller…

– Claire, non! Je vous en supplie.

Monsieur Bernardin paraissait outré que nous ayons eu l'audace de recevoir quelqu'un pendant les heures qui désormais lui appartenaient. Il marmo

Il se laissa tomber dans son fauteuil et ne bougea plus. La jeune fille le regardait avec un éto

– C'est une bien belle région que vous habitez! s'exclama-t-elle d'une voix charmante.

Le tortio

Il ne daigna pas ouvrir la bouche. J'étais consterné. Claire le crut dur d'oreille et répéta sa remarque plus fort: il la regarda comme si elle était une harengère. l'aurais voulu le gifler. Je me contentai de répondre à sa place.

– Monsieur Bernardin est notre voisin. Il vient ici chaque jour, de 4 heures à 6 heures.

Je pensais que Claire comprendrait la nature de ces visites, qu'il était visible que nous étions les victimes d'un tortio

C'était abominable.

Claire ne tint pas le coup longtemps. Vers 5 heures, elle fit mine de partir. Nous voulûmes la retenir; elle assura qu'elle avait un rendez-vous, qu'elle ne pouvait s'y dérober.

Je la raccompagnai jusqu'à sa voiture. A peine étais-je seul avec elle que je tentai de lui expliquer la situation:

– Vous comprenez, il nous est difficile de ne pas le recevoir, c'est le voisin, mais…

– Il est gentil. C'est une bo

Les mots me restèrent dans la gorge. Pour la première fois de ma vie, on me parlait sur un ton condescendant – et c'était Claire, ma petite-fille, qui me parlait comme ça! C'était elle, dont j'avais été si longtemps le professeur préféré, elle qui m'avait admiré, qui avait do

Elle me serra la main avec un sourire affectueux et triste dans lequel je lisais: «Allons, je ne peux pas vous en vouloir d'avoir votre âge.»

– Vous reviendrez, n'est-ce pas? Claire, vous reviendrez?

– Oui oui, monsieur Hazel; embrassez Juliette, me répondit-elle avec un regard d'adieu.

Le véhicule disparut dans la forêt. Je savais que je ne reverrais jamais mon élève.

Quand je revins au salon, ma femme me demanda avec angoisse:

– Est-ce qu'elle reviendra?

Je répétai la réponse de la jeune fille:

– Oui oui.

Juliette sembla rassurée. Sans doute ignorait-elle cette spécificité linguistique: en mathématiques, plus par plus font plus, alors que le mot oui multiplié par deux équivaut toujours à une négation.

Monsieur Bernardin, lui, eut l'air de comprendre car je vis passer dans son œil éteint l'expression du triomphe.