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– Du jour au lendemain, plus une ligne: la vieillesse vous serait-elle tombée dessus en un jour?

– Pourquoi pas? On ne vieillit pas tous les jours. On peut passer dix ans, vingt ans, sans vieillir, et puis, sans raison précise, accuser le coup de ces vingt a

– Sans raison précise, vraiment?

– Sans autre raison que le temps qui mène tout à sa perte.

– Le temps a bon dos, monsieur Tach. Vous lui avez do

– La main, siège de la jouissance de l'écrivain.

– Les mains, siège de la jouissance de l'étrangleur.

– La strangulation est chose bien agréable, en effet.

– Pour l'étrangleur ou pour l'étranglé?

– Hélas, je n'ai jamais co

– Ne désespérez pas.

– Que voulez-vous dire?

– Je n'en sais rien. Vous me faites perdre mes esprits avec vos diversions. Parlez-moi de ce livre, monsieur Tach.

– Pas question, mademoiselle, c'est à vous de le faire.

– De tout ce que vous avez écrit, c'est ce que je préfère.

– Pourquoi? Parce qu'il y a un château, des nobles et une histoire d'amour? Vous êtes bien une femme.

– J'aime les histoires d'amour, c'est vrai. Il m'arrive souvent de penser qu'en dehors de l'amour, rien n'est intéressant.

– Juste ciel.

– Ironisez tant qu'il vous plaira, vous ne pourrez pas nier que c'est vous qui avez écrit ce livre et que c'est une histoire d'amour.

– Puisque vous le dites.

– C'est d'ailleurs la seule histoire d'amour que vous ayez jamais écrite.

– Vous m'en voyez rassuré.

– Je vous repose ma question, cher monsieur: pourquoi avoir laissé ce roman inachevé?

– Pa

– Imagination? Vous n'aviez pas besoin d'imagination pour écrire ce livre-là, vous racontiez des faits réels.

– Qu'en savez-vous? Vous n'étiez pas là pour vérifier.

– Vous avez tué Léopoldine, non?

– Oui, mais ça ne prouve pas que le reste soit vrai. Le reste est littérature, mademoiselle.

– Eh bien moi, je crois que tout est vrai dans ce bouquin.

– Si ça peut vous faire plaisir.

– Au-delà du plaisir, j'ai de bo

– De bo

– Les archives ont déjà confirmé le château dont vous do

– Archives, registres: c'est ça que vous appelez la réalité?

– Non, mais si vous avez respecté cette réalité officielle, je peux très raiso

– Argument faible.

– J'en ai d'autres: le style, par exemple. Un style infiniment moins abstrait que celui de vos romans précédents.

– Argument encore plus faible. L'impressio

– Enfin, j'ai un argument d'autant plus écrasant qu'il n'est pas un argument.

– Qu'est-ce que vous me chantez là?

– Ce n'est pas un argument, c'est une photo.

– Une photo? De quoi?

– Savez-vous pourquoi perso

– Qu'en savez-vous?

– J'ai retrouvé une photo.

– C'est impossible. Je n'ai jamais été photographié avant 1948.

– Désolée de prendre votre mémoire en défaut. J'ai trouvé une photo au dos de laquelle il est écrit au crayon: «Saint-Sulpice – 1925.»

– Montrez-moi ça.

– Je vous la montrerai quand j'aurai la certitude que vous ne chercherez pas à la détruire.

– Je vois, vous bluffez.

– Je ne bluffe pas. Je suis allée en pèlerinage à Saint-Sulpice. J'ai le regret de vous a

– Je me demande bien comment cette populace pourrait se souvenir de moi, je n'avais jamais de contacts avec elle.

– Il y a toutes sortes de contacts. On ne vous parlait peut-être jamais, mais on vous voyait.

– Impossible. Je ne mettais jamais les pieds hors du domaine.

– Mais des amis rendaient visite à vos grands-parents, à votre tante et à votre oncle.

– Ils ne prenaient jamais de photos.

– Erreur. Écoutez, je ne sais pas dans quelles circonstances cette photo a été prise, ni par qui – mes explications n'étaient que des hypothèses -, mais le fait est que cette photo existe. Vous y figurez devant le château, avec Léopoldine.

– Avec Léopoldine?

– Une ravissante enfant aux cheveux sombres, ce ne peut être qu'elle.

– Montrez-moi cette photo.

– Qu'en ferez-vous?

– Montrez-moi cette photo, vous dis-je.

– C'est une très vieille femme du village qui me l’a procurée. Je ne sais comment la photo était arrivée entre ses mains. Peu importe: l'identité des deux enfants est hors de doute. Enfants, oui, même vous qui, à dix-sept ans, ne présentez aucun signe d'adolescence. C'est très curieux: vous êtes tous les deux immenses, maigres, blafards, mais vos visages et vos longs corps sont parfaitement enfantins. Vous n'avez pas l'air normal, d'ailleurs: on dirait deux géants de douze ans. Le résultat est pourtant superbe: ces traits menus, ces yeux naïfs, ces faciès trop petits par rapport à leur crâne, surmontant des troncs puérils, des jambes grêles et interminables – vous étiez à peindre. A croire que vos délirants préceptes d'hygiène étaient efficaces, et que les vesses-de-loup sont un secret de beauté. Le plus grand choc, c'est vous. Méco

– Si j'y suis si méco

– Je ne vois pas qui ce pourrait être d'autre. Et puis, vous avez gardé la même peau blanche, lisse, imberbe – c'est bien la seule chose que vous ayez conservée. Vous étiez tellement beau, vous aviez les traits tellement purs, les membres tellement fins, et une complexion si asexuée – les anges ne doivent pas être bien différents.

– Épargnez-moi vos bondieuseries, voulez-vous? Et montrez-moi cette photo, au lieu de dire n'importe quoi.

– Comment avez-vous pu tellement changer? Vous disiez qu'à dix-huit ans vous étiez déjà comme vous l'êtes à présent, et j'accepte de vous croire – mais en ce cas, l'ébahissement n'en est que plus grand: comment avez-vous pu, en moins d'une a

– Vous avez bientôt fini de m'injurier?

– Vous savez très bien que vous êtes laid. Vous ne cessez d'ailleurs de vous qualifier des adjectifs les plus ignobles.