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– Êtes-vous absolument certain que votre cousine ne désirait pas devenir femme?

– Comment aurait-elle pu désirer une chose pareille? Elle était trop intelligente pour ça.

– Je ne vous demande pas de me répondre par conjectures. Je vous demande si, oui ou non, elle vous avait do

– Il n'était pas nécessaire qu'elle me le dise en termes clairs. Ça allait de soi.

– C'est bien ce que je pensais: elle ne vous a jamais do

– Je vous répète que c'était inutile. Je savais ce qu'elle voulait.

– Vous saviez surtout ce que vous vouliez.

– Elle et moi voulions la même chose.

– Naturellement.

– Qu'est-ce que vous essayez d'insinuer, petite merdeuse? Vous croyez peut-être co

– Plus je vous parle, plus je le crois.

– Mieux vaut entendre ça que d'être sourd. Je vais vous apprendre une chose que vous ignorez sûrement, espèce de femelle: perso

– Nous y voilà. Vous passez aux aveux?

– Aux aveux? Ce ne sont pas des aveux puisque vous saviez déjà que je l'avais tuée.

– Figurez-vous que j'avais encore un dernier doute. Il est difficile de se convaincre qu'un prix Nobel est un assassin.

– Comment? Ne saviez-vous pas que les assassins sont ceux qui ont le plus de chances de recevoir un prix Nobel? Voyez Kissinger, Gorbatchev…

– Oui, mais vous, vous êtes prix Nobel de littérature.

– Précisément! Les prix Nobel de la paix sont souvent des assassins, mais les prix Nobel de littérature sont toujours des assassins.

– Il n'y a pas moyen de discuter sérieusement avec vous.

– Je n'ai jamais été plus sérieux.

– Maeterlinck, Tagore, Pirandello, Mauriac, Hemingway, Pasternak, Kawabata, tous des assassins?

– Vous l'ignoriez?

– Oui.

– Je vous en aurai appris des choses.

– Peut-on savoir quelles sont vos sources d'information?

– Prétextat Tach n'a pas besoin de sources d'information. Les sources d'information, c'est bon pour les autres.

– Je vois.

– Non, vous ne voyez rien. Vous vous êtes penchée sur mon passé, vous avez fouillé mes archives et vous avez été éto

– Vous accusiez le journaliste précédent d'inverser les causalités. Vous, vous ne les inversez pas, vous leur faites des queues de poisson.

– Je vous préviens généreusement que si vous essayez de m'affronter sur le terrain de la logique, vous n'avez aucune chance.

– Vu ce que vous qualifiez de logique, je n'en doute pas. Mais je ne suis pas venue ici pour argumenter.

– Pour quelle raison êtes-vous donc venue?

– Pour avoir la certitude que vous étiez l'assassin.

– Merci d'avoir éliminé ma dernière hésitation: vous avez do

L'obèse eut un long rire répugnant.

– Votre bluff! Excellent! Vous vous croyez capable de me bluffer?

– J'ai toutes les raisons de m'en croire capable puisque je l'ai fait.

– Pauvre petite dinde prétentieuse. Apprenez que bluffer, c'est extorquer. Or, vous ne m'avez rien extorqué puisque je vous ai livré la vérité d'entrée de jeu. (Pourquoi irais-je cacher que je suis un assassin? Je n'ai rien à craindre de la justice, je meurs dans moins de deux mois.

– Et votre réputation posthume?

– Elle n'en sera que plus grandiose. J'imagine déjà les devantures des librairies: «Prétextat Tach, le prix Nobel assassin.» Mes bouquins vont se vendre comme des petits pains. Ce sont mes éditeurs qui se frotteront les mains. Croyez-moi, cet assassinat est une excellente affaire pour tout le monde.

– Même pour Léopoldine?

– Surtout pour Léopoldine.

– Revenons-en à 1922.

– Pourquoi pas 1925?

– Vous allez un peu vite en besogne. Il ne faut pas faire l'ellipse de ces trois a

– C'est vrai. Elles sont capitales, donc irracontables.

– Vous les avez pourtant racontées.

– Non, je les ai écrites.

– Ne jouons pas sur les mots, voulez-vous?

– C'est à un écrivain que vous dites ça?

– Ce n'est pas à l'écrivain que je parle, c'est à l'assassin.

– C'est la même perso

– En êtes-vous sûr?

– Écrivain, assassin: deux aspects d'un même métier, deux conjugaisons d'un même verbe.

– Quel verbe?

– Le verbe le plus rare et le plus difficile: le verbe aimer. N'est-il pas amusant que nos grammaires scolaires aient choisi pour paradigme le verbe dont le sens est le plus incompréhensible? Si j'étais instituteur, je remplacerais ce verbe ésotérique par un verbe plus accessible.

– Tuer?

– Tuer n'est pas si facile non plus. Non, un verbe trivial et commun comme voter, accoucher, interviewer, travailler…

– Dieu merci, vous n'êtes pas instituteur. Savez-vous qu'il est extraordinairement difficile de vous faire répondre à une question? Vous avez le talent de vous esquiver, de changer de sujet, de partir dans toutes les directions. Il faut continuellement vous rappeler à l'ordre.

– Je m'en flatte.

– Cette fois, vous ne vous échapperez plus: 1922-1925, je vous laisse la parole.

Silence pesant.

– Voulez-vous un caramel?

– Monsieur Tach, pourquoi vous méfiez-vous de moi?

– Je ne me méfie pas de vous. En toute bo

– Je vais vous aider.

– Je m'attends au pire.

– Il y a vingt-quatre ans, suite à votre ménopause littéraire, vous avez laissé un roman inachevé. Pourquoi?

– Je l'ai dit à l'un de vos confrères. Tout écrivain qui se respecte se doit de laisser au moins un roman inachevé, faute de quoi il n'est pas crédible.

– Vous en co

– Je n'en co

– Monsieur Tach, je crois que vous n'avez pas bien compris ma question. Je ne vous demandais pas pourquoi vous aviez laissé un roman inachevé, mais pourquoi vous aviez laissé ce roman inachevé.

– Eh bien, en cours d'écriture, je me suis rendu compte que je n'avais pas encore pondu le roman inachevé nécessaire à ma célébrité, j'ai baissé les yeux sur mon manuscrit et j'ai pensé: «Pourquoi pas celui-là?» Alors j'ai posé le stylo et je n'y ai plus ajouté une ligne.

– N'espérez pas que je vous croie.

– Pourquoi pas?

– Vous disiez: «J'ai posé le stylo et je n'y ai plus ajouté une ligne.» Vous auriez mieux fait de dire: «J'ai posé le stylo et plus jamais je n'ai écrit une ligne.» N'est-il pas éto

– Il fallait bien que je m'arrête un jour.

– Oui, mais pourquoi ce jour-là?

– N'allez pas chercher de sens caché à un phénomène aussi banal que la vieillesse. J'avais cinquante-neuf ans, j'ai pris ma retraite. Quoi de plus normal?