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Et Jean Valjean regarda Marius en face.
Tout ce qu’éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.
Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne sont pas toujours précisément celles qu’il faudrait dire. Il y a des révélations subites qu’on ne peut porter et qui enivrent comme un vin funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu’un qui lui en aurait voulu de cet aveu.
– Mais enfin, s’écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu’est-ce qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous n’êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour faire, de gaîté de cœur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?
– Pour quel motif? répondit Jean Valjean d’une voix si basse et si sourde qu’on eût dit que c’était à lui-même qu’il parlait plus qu’à Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C’est par ho
À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le plancher à ses pieds comme s’il voulait y creuser un abîme, et sa voix fut tout à coup éclatante:
– En famille! non. Je ne suis d’aucune famille, moi. Je ne suis pas de la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l’on est entre soi, j’y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n’est pas pour moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une mère? j’en doute presque [105]. Le jour où j’ai marié cette enfant, cela a été fini, je l’ai vue heureuse, et qu’elle était avec l’homme qu’elle aime, et qu’il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes les joies dans cette maison, et que c’était bien, et je me suis dit: Toi, n’entre pas. Je pouvais mentir, c’est vrai, vous tromper tous, rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j’ai pu mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il suffisait de me taire, c’est vrai, et tout continuait. Vous me demandez ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire, c’était pourtant bien facile. J’ai passé la nuit à tâcher de me le persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j’ai passé la nuit à me do
Jean Valjean s’arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d’idées et d’angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de nouveau, mais ce n’était plus la voix sourde, c’était la voix sinistre.
[105] Comme la petite fille anonyme du couvent qui disait (II, 6, 4): «Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née», et comme Cosette elle-même, à la question de Jean Valjean: [«Tu n'as donc pas de mère?
– Je ne sais pas, répondit l'enfant.
[…] Je ne crois pas. Les autres en ont Moi, je n'en ai pas.
Et après un silence, elle reprit:
– Je crois que je n'en ai jamais eu.» (II, 3, 7)