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Thamar, qui pendant la scène précédente s’était tenue blottie dans un coin de la chambre comme une chauve-souris accrochée à un angle par les ongles de ses membranes, marmottant des paroles entrecoupées et contractant les rides de son front bas, déplia ses membres anguleux, se dressa sur ses pieds, et, se penchant vers le lit, écouta la respiration des deux dormeuses. Lorsqu’à la régularité de leur souffle elle fut convaincue que leur sommeil était profond, elle se dirigea du côté de la porte, suspendant ses pas avec des précautions infinies.

Arrivée dehors, elle s’élança d’un pas rapide dans la direction du Nil, secouant les chiens qui se suspendaient par les dents aux bords de sa tunique, ou les traînant quelques pas dans la poussière jusqu’à ce qu’ils lâchassent prise; d’autres fois elle les regardait avec des yeux si flamboyants qu’ils reculaient en poussant des abois plaintifs et la laissaient passer.

Elle eut bientôt franchi les espaces dangereux et déserts qu’habitent la nuit les membres de l’association des voleurs, et pénétra dans les quartiers opulents de Thèbes; trois ou quatre rues, bordées de hauts édifices dont les ombres se projetaient par grands angles, la conduisirent à l’enceinte du palais qui était le but de sa course.

Il s’agissait d’y entrer, et la chose n’était pas facile à cette heure de nuit pour une vieille servante israélite, les pieds blancs de poussière et vêtue de haillons douteux.

Elle se présenta au pylône principal, devant lequel veillent accroupis cinquante criosphinx rangés sur deux lignes, comme des monstres prêts à broyer entre leurs mâchoires de granit les imprudents qui voudraient forcer le passage.

Les sentinelles l’arrêtèrent et la frappèrent rudement du bois de leurs javelines, puis ils lui demandèrent ce qu’elle voulait.

«Je veux voir Pharaon, répondit la vieille en se frottant le dos.

– Très bien… c’est cela… déranger, pour cette sorcière, Pharaon, favori de Phré, préféré d’Ammon-Ra, conculcateur des peuples!» firent les soldats en se tenant les côtes de rire.

Thamar répéta opiniâtrement: «Je veux voir Pharaon tout de suite.

– Le moment est bien choisi! Pharaon a tué tantôt à coups de sceptre trois messagers; il se tient sur sa terrasse, immobile et sinistre comme Typhon, dieu du mal», dit un soldat daignant descendre à quelque explication.

La servante de Ra’hel essaya de forcer la consigne; les javelines lui tombèrent en cadence sur la tête comme des marteaux de l’enclume.

Elle se mit à pousser des cris d’orfraie plumée vive.

Au tumulte, un oëris accourut; les soldats cessèrent de battre Thamar.

«Que prétend cette femme, dit l’oëris, et pourquoi la frappez-vous de la sorte?

– Je veux voir Pharaon! s’écria Thamar se traînant aux genoux de l’officier.

– Impossible, répondit l’oëris, quand même, au lieu d’être une misérable, tu serais un des plus hauts perso

– Je sais où est Tahoser», lui chuchota la vieille, accentuant chaque syllabe.

L’oëris, à ces mots, prit Thamar par la main, lui fit franchir le premier pylône, et la conduisit, à travers l’allée de colo

Timopht conduisit la servante sur la terrasse où se tenait Pharaon, morne et silencieux.

«Ne lui parle que hors de portée de son sceptre», recommanda Timopht à l’Israélite.

Dès qu’elle aperçut le roi dans l’ombre, Thamar se laissa tomber la face contre les dalles à côté des corps qu’on n’avait point relevés, et bientôt, se redressant, elle dit d’une voix assurée:

«O Pharaon! ne me tue pas, j’apporte une bo

– Parle sans crainte, répondit le roi, dont la fureur était calmée.

– Cette Tahoser, que tes messagers ont cherchée aux quatre points du vent, je co

«Si tu dis vrai, tu peux prendre dans mes chambres de granit tout ce que tu seras capable de soulever d’or et de choses précieuses.

– Je te la livrerai, sois tranquille», dit la vieille avec un rire strident.

Quel motif avait poussé Thamar à dénoncer au Pharaon la retraite où se cachait la fille du prêtre? Elle voulait empêcher une union qui lui déplaisait; elle avait pour la race d’Égypte une haine aveugle, farouche, irraiso

«Où est-elle? dit Pharaon; désigne l’endroit, je veux la voir sur-le-champ.

– Majesté, moi seule peux te guider; je co

– Bien, je me fie à toi; Timopht, fais atteler un char.» Timopht disparut.

Bientôt l’on entendit rouler les roues sur les dalles de la cour et piétiner les chevaux que les écuyers attachaient au joug.

Pharaon descendit, suivi de Thamar.

Il s’élança sur le char, prit les rênes, et, comme Thamar hésitait: «Allons, monte», dit-il; il clappa de la langue, et les chevaux partirent. Les échos, réveillés, répétèrent le bruit des roues, qui retentirent comme un to

Cette vieille hideuse, s’accrochant de ses doigts osseux au rebord du char, à côté de ce Pharaon de stature colossale et semblable à un dieu, formait un étrange spectacle qui, heureusement, n’avait pour témoin que les étoiles scintillant dans le bleu noir du ciel; placée ainsi, elle ressemblait à un de ces mauvais génies à configuration monstrueuse qui accompagnent les âmes coupables aux enfers. Les passions rapprochent ceux qui ne devraient jamais se rencontrer.

«Est-ce par ici? dit Pharaon à la servante, au bout d’une rue qui se bifurquait.

– Oui», répondit Thamar, en étendant sa main sèche dans la bo

Les chevaux, excités par le fouet, se précipitaient en avant, et le char sautait sur les pierres avec un bruit d’airain.

Pendant ce temps, Tahoser dormait près de Ra’hel: un rêve bizarre hantait son sommeil.

Il lui semblait être dans un temple d’une grandeur immense; d’énormes colo