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«Voici ce que le maître t’envoie; mange, jeune fille, et reprends des forces.» Tahoser n’avait pas grand-faim, mais il était dans son rôle de montrer de l’appétit: les malheureux doivent se jeter sur les mets que la pitié leur présente. Elle mangea donc et but un long trait d’eau fraîche.

Le serviteur s’étant éloigné, elle reprit sa pose contemplative. Mille pensées contraires roulaient dans sa jeune tête: tantôt, avec sa pudeur de vierge, elle se repentait de sa démarche; tantôt, avec sa passion d’amoureuse, elle s’applaudissait de son audace. Puis elle se disait:

«Me voilà, il est vrai, sous le toit de Poëri, je le verrai librement, tous les jours; je m’enivrerai silencieusement de sa beauté, qui est d’un dieu plus que d’un homme; j’entendrai sa voix charmante, pareille à une musique de l’âme: mais lui, qui n’a jamais fait attention à moi lorsque je passais sous son pavillon, couverte de mes habits aux couleurs brillantes, parée de mes plus fins joyaux, parfumée d’essences et de fleurs, montée sur mon char peint et doré que surmonte une ombrelle, entourée comme une reine d’un cortège de serviteurs, remarquera-t-il davantage la pauvre jeune fille suppliante accueillie par pitié et couverte d’étoffes communes?

«Ce que mon luxe n’a pu faire, ma misère le fera-t-elle?

Peut-être, après tout, suis-je laide, et Nofré est-elle une flatteuse lorsqu’elle prétend que, de la source inco

elle serait si douce, si attentive, si dévouée, elle mettrait tant d’art et de coquetterie à sa pauvre toilette que certainement Poëri n’y résisterait pas. Alors elle se promettait de lui découvrir que l’humble servante était une fille de haut rang, possédant des esclaves, des terres et des palais, et elle s’arrangeait en rêve, après la félicité obscure, une vie de bonheur splendide et rayo

«D’abord soyons belle», dit-elle en se levant et en se dirigeant vers une des pièces d’eau.

Arrivée là, elle s’agenouilla sur la margelle de pierre, lava son visage, son col et ses épaules; l’eau agitée, dans son miroir brisé en mille morceaux, lui montrait son image confuse et tremblante, qui lui souriait comme à travers une gaze verte, et les petits poissons, voyant son ombre et croyant qu’on allait leur jeter quelques miettes, s’approchaient du bord en troupes.

Elle cueillit deux ou trois fleurs de lotus qui s’épanouissaient à la surface du bassin, en tortilla la tige autour de la bandelette de ses cheveux, et se composa une coiffure que tout l’art de Nofré n’eût pas égalée en vidant les coffres à bijoux.

Quand elle eut fini et qu’elle se releva fraîche et radieuse, un ibis familier, qui l’avait gravement regardée faire, se haussa sur ses longues pattes, tendit son long col, et battit deux ou trois fois des ailes comme pour l’applaudir.

Sa toilette achevée, Tahoser revint prendre sa place sur la porte du pavillon en attendant Poëri. Le ciel était d’un bleu profond; la lumière frisso

Tahoser contemplait avec ravissement cette fraîche nature, dont la paix gagnait son âme et elle se dit: «. Oh! qu’il serait doux d’être aimée ici, dans la lumière, les parfums et les fleurs!» Poëri reparut; il avait terminé son inspection, et il se retira dans sa chambre pour laisser passer les heures brûlantes du jour. Tahoser le suivit timidement, se tint près de la porte, prête à sortir au moindre geste; mais Poëri lui fit signe de rester.

Elle s’avança de quelques pas et s’agenouilla sur la natte.

«Tu m’as dit, Hora, que tu savais jouer de la mandore; prends cet instrument accroché au mur; fais réso

«En effet, dit Poëri, en tournant ses prunelles d’un bleu sombre vers la jeune fille, tu ne m’avais pas trompé. Tu co

– Je suis Hora, répondit Tahoser; ne t’ai-je pas déjà raconté mon histoire? Seulement j’ai essuyé de mon visage la poussière de la route, rajusté les plis de ma robe fripée, et mis un brin de fleur dans mes cheveux. Si je suis pauvre, ce n’est pas une raison pour être laide, et les dieux parfois refusent la beauté aux riches. Mais te plaît-il que je continue?

– Oui! répète cet air qui me fascine, m’engourdit et m’ôte la mémoire comme ferait une coupe de népenthès; répète-le, jusqu’à ce que le sommeil descende avec l’oubli sur mes paupières.» Les yeux de Poëri, fixés d’abord sur Tahoser, se fermèrent bientôt à demi, puis tout à fait. La jeune fille continuait à faire bourdo

Poëri était beau, et le sommeil do