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Le parloir me sembla plus froid, plus humide, plus inhospitalier, plus insidieux, et la servante plus effarée, plus silencieuse que jamais. Je demandai Jea

– Monsieur, je regrette vivement, me dit-elle en croisant les bras sous sa pèlerine, de ne pouvoir vous permettre de voir aujourd’hui mademoiselle Alexandre; mais cela m’est impossible.

– Et pourquoi donc?

– Monsieur, les raisons qui m’obligent à vous demander de rendre vos visites ici moins fréquentes sont d’une nature particulièrement délicate, et je vous prie de m’épargner la contrariété de les dire.

– Madame, répondis-je, je suis autorisé par le tuteur de Jea

– Le tuteur de mademoiselle Alexandre (et elle pesait sur ce nom de tuteur comme sur un point d’appui solide) souhaite aussi vivement que moi de voir la fin de vos assiduités.

– Veuillez, s’il en est ainsi, me do

Elle contempla la petite spirale de papier et répondit avec un calme sévère:

– Vous le voulez? Bien qu’une telle explication soit pénible pour une femme, je cède à vos exigences. Cette maison, monsieur, est une maison honorable. J’ai ma responsabilité: je dois veiller comme une mère sur chacune de mes élèves. Vos assiduités auprès de mademoiselle Alexandre ne pourraient se prolonger sans nuire à cette jeune fille. Mon devoir est de les faire cesser.

– Je ne vous comprends pas, répondis-je.

Et c’était bien la vérité. Elle reprit lentement:

– Vos assiduités dans cette maison sont interprétées par les perso

– Madame, m’écriai-je, j’ai entendu bien des sottises dans ma vie, mais aucune qui soit comparable à celle que vous venez de dire!

Elle me répondit simplement:

– Vos injures ne m’atteignent pas. On est bien forte quand on accomplit un devoir.

Et elle pressa sa pèlerine contre son cœur, non plus cette fois pour contenir, mais sans doute pour caresser ce cœur généreux.

– Madame, dis-je, en la marquant du doigt, vous avez soulevé l’indignation d’un vieillard. Faites en sorte que ce vieillard vous oublie, et n’ajoutez pas de nouveaux méfaits à ceux que je découvre. Je vous avertis que je ne cesserai pas de veiller sur mademoiselle Alexandre. Si vous la violentez en quoi que ce soit, malheur à vous!

Elle devenait plus tranquille à mesure que je m’animais, et c’est avec un beau sang-froid qu’elle me répondit:

– Monsieur, je suis trop éclaircie sur la nature de l’intérêt que vous portez à cette jeune fille pour ne pas la soustraire à cette surveillance dont vous me menacez. J’aurais dû, voyant l’intimité plus qu’équivoque dans laquelle vous vivez avec votre gouvernante, épargner votre contact à une i

«Allons, me dis-je, en haussant les épaules, il fallait, mon pauvre Bo

Je sortis sans répondre, et j’eus le plaisir de voir, à la subite rougeur de la maîtresse de pension, que mon silence la touchait beaucoup plus que n’avaient fait mes paroles.

Je traversai la cour en regardant de tous côtés si je n’apercevrais pas Jea

– Si on touche à un de vos cheveux, Jea

– Non! pas adieu!

Je répondis:

– Non! non! pas adieu. Écrivez-moi.

J’allai tout droit chez madame de Gabry.

– Madame est à Rome, avec Monsieur. Monsieur ne le savait donc pas?

– Si fait! répondis-je, Madame me l’a écrit.

Elle me l’avait écrit en effet, et il fallait que j’eusse perdu un peu la tête pour l’oublier. Ce fut l’opinion du domestique, car il me regarda d’un air qui disait: «Monsieur Bo

En rentrant chez moi, j’appris que M. Gélis était dans le salon. Ce jeune homme me fréquente assidûment. Il n’a certes pas le jugement sûr, mais son esprit n’est pas banal. Cette fois sa visite ne laissa pas que de m’embarrasser. Hélas! pensai-je, je vais dire à mon jeune ami quelque sottise, et il trouvera aussi que je baisse. Je ne puis pourtant pas lui expliquer que j’ai été demandé en mariage et traité d’homme sans mœurs, que Thérèse est soupço

Mais Thérèse m’arrêta:

– Comme vous êtes rouge, monsieur! me dit-elle d’un ton de reproche.

– C’est le printemps, lui répondis-je.

Elle se récria:

– Le printemps au mois de décembre?

Nous sommes en effet au mois de décembre. Ah! quelle tête est la mie

– Thérèse, prenez ma ca

«Bonjour, monsieur Gélis. Comment vous portez-vous?»

Sans date.

Le lendemain le bonhomme voulut se lever; il ne le put pas. Elle était rude, la main invisible qui le tenait étendu sur son lit. Le bonhomme, exactement cloué, se résigna à ne pas bouger, mais ce furent ses idées qui trottèrent.

Il fallait qu’il eût une forte fièvre, car mademoiselle Préfère, les abbés de Saint-Germain-des-Prés et le maître d’hôtel de madame de Gabry lui apparaissaient sous des formes fantastiques. Le maître d’hôtel notamment s’allongeait sur sa tête en grimaçant comme une gargouille de cathédrale. J’avais l’idée qu’il y avait beaucoup de monde, beaucoup trop de monde dans ma chambre.

Cette chambre est meublée à l’antique; le portrait de mon père en grand uniforme et celui de ma mère en robe de cachemire pendent au mur sur une tapisserie de papier à ramages verts. Je le sais et je sais même que tout cela est bien fané. Mais la chambre d’un vieil homme n’a pas besoin d’être coquette; il suffit qu’elle soit propre, et Thérèse y pourvoit. Celle-ci est, de plus, assez imagée pour plaire à mon esprit resté un peu enfantin et musard. Il y a, aux murs et sur les meubles, des choses qui d’ordinaire me parlent et m’égaient. Mais que me veulent aujourd’hui toutes ces choses? Elles sont devenues criardes, grimaçantes et menaçantes. Cette statuette, moulée sur une des Vertus théologales de Notre-Dame de Brou, si ingénue et si gracieuse dans son état naturel, fait maintenant des contorsions et me tire la langue. Et cette belle miniature, dans laquelle un des plus suaves élèves de Jehan Fouquet s’est représenté, ceint de la cordelière des fils de saint François, offrant à genoux son livre au bon duc d’Angoulême, qui donc l’a ôtée de son cadre, pour mettre à la place une grosse tête de chat qui me regarde avec des yeux phosphorescents? Les ramages du papier sont devenus aussi des têtes, des têtes vertes et difformes… Non pas, ce sont bien, aujourd’hui comme il y a vingt ans, des feuillages imprimés et pas autre chose… Non, je disais bien, ce sont des têtes avec des yeux, un nez, une bouche, des têtes!… Je comprends: ce sont à la fois des têtes et des feuillages. Je voudrais bien ne pas les voir.

Là, à ma droite, la jolie miniature du franciscain est revenue, mais il me semble que je la retiens par un accablant effort de ma volonté et que, si je me lasse, la vilaine tête de chat va reparaître. Je n’ai pas le délire: je vois bien Thérèse au pied de mon lit; j’entends bien qu’elle me parle, et je lui répondrais avec une parfaite lucidité si je n’étais pas occupé à maintenir dans leur figure naturelle tous les objets qui m’entourent.

Voici venir le médecin. Je ne l’avais pas demandé; mais j’ai plaisir à le voir. C’est un vieux voisin à qui j’ai été de peu de profit, mais que j’aime beaucoup. Si je ne lui dis pas grand-chose, j’ai du moins toute ma co

– Docteur, le vieil homme a consenti à être malade; mais il n’en accordera pas davantage pour cette fois à la nature.