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– Jea
– Je n’ai pas de cire, me répondit-elle en laissant tomber ses bras.
– Pas de cire, m’écriai-je, dans une république d’abeilles! Jea
– Je vous remercie, monsieur; mais ne le faites pas. Je n’ai pas le temps ici de travailler à mes poupées de cire. Pourtant j’avais commencé un petit saint Georges pour madame de Gabry, un tout petit saint Georges avec une cuirasse dorée. Mais les petites filles ont compris que c’était une poupée, elles ont joué avec et l’ont mis en pièces.
Elle tira de la poche de son tablier une figurine dont les membres disloqués étaient retenus à peine par leur âme de fil de fer. À cette vue elle fut prise de tristesse et de gaieté; la gaieté l’emporta et elle sourit, d’un sourire qui s’arrêta brusquement.
Mademoiselle Préfère était debout, amène, à la porte du parloir.
– Cette chère enfant! soupira la maîtresse de pension de sa voix la plus tendre. Je crains qu’elle ne vous fatigue. D’ailleurs, vos moments sont précieux.
Je la priai de perdre cette illusion et, me levant pour prendre congé, je tirai de mes poches quelques tablettes de chocolat et autres douceurs que j’avais apportées.
– Oh! monsieur, s’écria Jea
La dame à la pèlerine intervint:
– Mademoiselle Alexandre, dit-elle, remerciez monsieur de sa générosité.
Jea
– Je vous remercie, monsieur, de ces friandises et je vous remercie surtout de la bonté que vous avez eue de venir me voir.
– Jea
En se retirant avec ses paquets de chocolat et de pâtisseries, il lui arriva de faire claquer les poignées de sa corde contre le dossier d’une chaise. Mademoiselle Préfère, indignée, pressa son cœur à deux mains sous sa pèlerine, et je m’attendis à voir s’évanouir son âme scolastique.
Quand nous fûmes seuls, elle reprit sa sérénité, et je dois dire, sans me flatter, qu’elle me sourit de tout un côté du visage.
– Mademoiselle, lui dis-je, profitant de ses bo
Ces paroles semblèrent la ravir. Elle contempla avec un air d’extase la petite spirale du plafond et s’écria en joignant les mains:
– Comme ces hommes éminents savent descendre jusque dans les plus infimes détails!
Je lui fis observer que la santé d’une jeune fille n’était pas un infime détail, et j’eus l’ho
– Excusez ma faiblesse, monsieur. Je suis femme et j’aime la gloire. Je ne puis vous cacher que je me sens honorée par la présence d’un membre de l’Institut dans ma modeste institution.
J’excusai la faiblesse de mademoiselle Préfère, et, songeant à Jea
– Que ferons-nous de cette enfant?
2 juin.
J’avais conduit ce jour-là jusqu’au cimetière de Marnes un vieux collègue de grand âge qui, selon la pensée de Gœthe, avait consenti à mourir. Le grand Gœthe, dont la puissance vitale était extraordinaire, croyait en effet qu’on ne meurt que quand on le veut bien, c’est-à-dire quand toutes les énergies qui résistent à la décomposition finale, et dont l’ensemble fait la vie même, sont détruites jusqu’à la dernière. En d’autres termes, il pensait qu’on ne meurt que quand on ne peut plus vivre. À la bo
Donc, mon excellent collègue avait consenti à mourir, grâce à deux ou trois attaques d’apoplexie des plus persuasives et dont la dernière fut sans réplique. Je l’avais peu pratiqué de son vivant, mais il paraît que je devins son ami dès qu’il ne fut plus, car nos collègues me dirent d’un ton grave, avec un visage pénétré, que je devais tenir un des cordons du poêle et parler sur la tombe.
Après avoir lu fort mal un petit discours que j’avais écrit de mon mieux, ce qui n’est pas beaucoup dire, j’allai me promener dans les bois de Ville-d’Avray et suivis, sans trop peser sur la ca
Je m’assis à l’ombre du chemin sous un bouquet de jeunes chênes. Et là, je me promis de ne point mourir, ou du moins de ne point consentir à mourir, avant de m’être assis de nouveau sous un chêne où, dans la paix d’une large campagne, je songerais à la nature de l’âme et aux fins dernières de l’homme. Une abeille, dont le corsage brun brillait au soleil comme une armure de vieil or, vint se poser sur une fleur de mauve d’une sombre richesse et bien ouverte sur sa tige touffue. Ce n’était certainement pas la première fois que je voyais un spectacle si commun, mais c’était la première que je le voyais avec une curiosité si affectueuse et si intelligente. Je reco
L’insecte, rassasié de nectar, s’élança en ligne hardie. Je me relevai du mieux que je pus, et me rajustai sur mes jambes.
Adieu, dis-je à la fleur et à l’abeille. Adieu. Puissé-je vivre encore le temps de deviner le secret de vos harmonies. Je suis bien fatigué. Mais l’homme est ainsi fait qu’il ne se délasse d’un travail que par un autre. Ce sont les fleurs et les insectes qui me reposeront, si Dieu le veut, de la philologie et de la diplomatique. Combien le vieux mythe d’Antée est plein de sens! J’ai touché la terre et je suis un nouvel homme, et voici qu’à soixante-huit ans de nouvelles curiosités naissent dans mon âme comme on voit des rejetons s’élancer du tronc creux d’un vieux saule.
4 juin.
J’aime à regarder de ma fenêtre la Seine et ses quais par ces matins d’un gris tendre qui do
Les bouquinistes déposent leurs boîtes sur le parapet. Ces braves marchands d’esprit, qui vivent sans cesse dehors, la blouse au vent, sont si bien travaillés par l’air, les pluies, les gelées, les neiges, les brouillards et le grand soleil, qu’ils finissent par ressembler aux vieilles statues des cathédrales. Ils sont tous mes amis, et je ne passe guère devant leurs boîtes sans en tirer quelque bouquin qui me manquait jusque-là, sans que j’eusse le moindre soupçon qu’il me manquât.
À mon retour au logis, ce sont les cris de ma gouvernante, qui m’accuse de crever toutes mes poches et d’emplir la maison de vieux papiers qui attirent les rats. Thérèse est sage en cela, et c’est justement parce qu’elle est sage que je ne l’écoute pas; car, malgré ma mine tranquille, j’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence. Mais, parce que mes passions ne sont point de celles qui éclatent, dévastent et tuent, le vulgaire ne les voit pas. Elles m’agitent pourtant, et il m’est arrivé plus d’une fois de perdre le sommeil pour quelques pages écrites par un moine oublié ou imprimées par un humble apprenti de Pierre Schœffer. Et si ces belles ardeurs s’éteignent en moi, c’est que je m’éteins lentement moi-même. Nos passions, c’est nous. Mes bouquins, c’est moi. Je suis vieux et racorni comme eux.
Un vent léger balaye avec la poussière de la chaussée les graines ailées des platanes et les brins de foin échappés à la bouche des chevaux. Ce n’est rien que cette poussière, mais, en la voyant s’envoler, je me rappelle que dans mon enfance je regardais tourbillo