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» – Qu’entendez-vous par là, monsieur le marquis? demanda le capitaine Victor.
» – Je ne suis pas marquis, répondit sèchement M. de Lessay, et j’entends que Buonaparte eût été fort bien apparié en épousant une de ces femmes ca
» Je l’avais prévu, pensai-je, et dans mon angoisse (ô pauvre cœur humain!) ma première idée fut de remarquer la justesse de mes prévisions. Je dois dire que la réponse du capitaine fut du genre sublime. Il se campa le poing sur la hanche, toisa dédaigneusement M. de Lessay et dit:
» – Napoléon, monsieur le vidame, eut une autre femme que Joséphine et que Marie-Louise. Cette compagne, vous ne la co
» M. de Lessay posa sa tasse sur la cheminée et dit tranquillement:
» – Votre Buonaparte était un polisson.
» Mon père se leva avec nonchalance, étendit lentement le bras et dit d’une voix très douce à M. de Lessay:
» – Quel qu’ait été l’homme qui est mort à Sainte-Hélène, j’ai travaillé dix ans dans son gouvernement et mon beau-frère fut blessé trois fois sous ses aigles. Je vous supplie, monsieur et ami, de ne plus l’oublier à l’avenir.
» Ce que n’avaient pas fait les insolences sublimes et burlesques du capitaine, la remontrance courtoise de mon père jeta M. de Lessay dans une colère furieuse.
» – Je l’oubliais, s’écria-t-il, blême, les dents serrées, l’écume à la bouche; j’avais tort. La caque sent toujours le hareng, et quand on a servi des coquins…
» À ce mot, le capitaine lui sauta à la gorge. Il l’aurait, je crois, étranglé sans sa fille et sans moi.
» Mon père, les bras croisés, un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, regardait ce spectacle avec une indicible expression de pitié. Ce qui suivit fut plus lamentable encore, mais à quoi bon insister sur la folie de deux vieillards? Enfin, je parvins à les séparer. M. de Lessay fit un signe à sa fille et sortit. Comme elle le suivait, je courus après elle dans l’escalier.
» – Mademoiselle, lui dis-je, éperdu, en lui pressant la main, je vous aime! je vous aime!
» Elle garda une seconde ma main dans la sie
» Je ne l’ai pas revue depuis. Son père alla se loger du côté du Panthéon, dans un appartement qu’il avait loué pour la vente de son atlas historique. Il y mourut, peu de mois après, d’une attaque d’apoplexie. Sa fille se retira à Nevers dans sa famille maternelle. C’est à Nevers qu’elle épousa le fils d’un riche paysan, Achille Allier.
» Quant à moi, madame, je vécus seul en paix avec moi-même: mon existence, exempte de grands maux et de grandes joies, fut assez heureuse. Mais je n’ai pu de longtemps voir dans les soirées d’hiver un fauteuil vide auprès du mien, sans que mon cœur se serrât douloureusement. Clémentine est morte depuis longtemps. Sa fille l’a suivie dans l’éternel repos. J’ai vu chez vous sa petite-fille. Je ne dirai pas encore comme le vieillard de l’Écriture: «Et maintenant, rappelez à vous votre serviteur, Seigneur.» Si un bonhomme comme moi peut être utile à quelqu’un, c’est à cette orpheline que je veux, avec votre aide, consacrer mes dernières forces.»
J’avais prononcé ces derniers mots dans le vestibule de l’appartement de madame de Gabry, et j’allais me séparer de cet aimable guide, quand elle me dit:
– Cher monsieur, je ne puis vous aider en cela autant que je voudrais. Jea
– Ah! m’écriai-je, je n’avais pas songé le moins du monde que Jea
Madame de Gabry me regarda avec quelque surprise. Elle n’attendait pas d’un vieillard tant de simplicité.
Elle reprit:
– Le tuteur de Jea
– Eh! bon Dieu! m’écriai-je, avec qui donc voulez-vous que je m’entende à mon âge, si ce n’est avec les perso
Elle sourit avec une douce malice, comme souriait mon père, et dit:
– Avec ceux qui vous ressemblent. M. Mouche n’est pas précisément de ceux-là: il ne m’inspire aucune confiance. Il faudra que vous lui demandiez l’autorisation d’aller voir Jea
Je baisai les mains de madame de Gabry, et nous nous séparâmes.
Du 2 au 5 mai.
Je l’ai vu dans son étude, maître Mouche, le tuteur de Jea
Maître Mouche est heureux, m’a-t-il dit; il est ravi de l’intérêt que je porte à sa pupille. Mais il ne croit pas qu’on soit sur la terre pour s’amuser. Non, il ne le croit pas; et je dirai, pour être juste, qu’on est de son avis quand on est près de lui, tant il est peu récréatif. Il craindrait qu’on ne do
Je quittai le poudreux tabellion et sa poudreuse étude, avec une autorisation en règle (tout ce qui vient de maître Mouche est en règle) de voir le premier jeudi de chaque mois mademoiselle Jea
Le premier jeudi de mai, je me rendis chez mademoiselle Préfère, dont l’établissement me fut signalé d’assez loin par une enseigne en lettres bleues. Ce bleu me fut un premier indice du caractère de mademoiselle Virginie Préfère, lequel j’eus depuis l’occasion d’étudier amplement. Une servante effarée prit ma carte et m’abando
Il y avait sur cette cheminée, dans un grand cadre doré, un écriteau qui s’intitulait, en gothique flamboyant: Tableau d’ho
J’admirais depuis assez longtemps l’énergie avec laquelle mademoiselle Mouton avait accusé les sourcils en broussaille et les yeux irrités du guerrier antique, quand un bruit plus léger que celui d’une feuille morte qui glisse au vent me fit tourner la tête. En effet, ce n’était pas une feuille morte: c’était mademoiselle Préfère. Les mains jointes, elle avançait sur le miroir du parquet comme les saintes de la Légende dorée sur le cristal des eaux. Mais en toute autre occasion mademoiselle Préfère ne m’aurait pas fait songer, je crois, aux vierges chères à la pensée mystique. À ne considérer que son visage, elle m’aurait plutôt rappelé une pomme de reinette conservée pendant l’hiver dans le grenier d’une sage ménagère. Elle avait sur les épaules une pèlerine à franges qui n’offrait par elle-même rien de considérable, mais qu’elle portait comme si c’eût été un vêtement sacerdotal ou l’insigne d’une haute magistrature.
Je lui expliquai le but de ma visite et lui remis ma lettre d’introduction.
– Vous avez vu M. Mouche, me dit-elle. Sa santé est-elle aussi bo
Elle n’acheva pas et ses regards s’élevèrent au plafond. Les miens les y suivirent et rencontrèrent une petite spirale en dentelle de papier, qui, suspendue à la place d’un lustre, était destinée, selon mes conjectures, à attirer les mouches et à les détourner, par conséquent, des cadres dorés des glaces et du tableau d’ho