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– L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des veilles dudit Carolus.
Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était enchanté de ce que…
Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du poëte.
– C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.
– Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire… Voilà: Don Lopez, ou la Fatalité, numéro 14. C 'est sur le troisième rayon, dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte.
Rodolphe jeta un coup d'œil sur l'un des quatre cahiers dont se composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars.
– Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers… mais ça s'appelle Don Lopez!
Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture:
«Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes, cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena…»
– Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.
Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader.
– Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes ces précautions.
– Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en supplie, ne me ménagez pas les critiques.
Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez, héros du roman, et il répondit à tout hasard:
– La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle la Profession de foi du vicaire savoyard; la description de la mule de Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage.
Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules, et vous abusez du mot dorénavant ; c'est un joli mot qui fait bien de temps en temps, ça do
– J'ai co
À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus.
– Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui demanda-t-il.
– Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire d'Inésille.
– J'en suis très-curieux… Cependant, si vous étiez fatigué, dit le poëte, il ne faudrait pas…
– Chapitre iii dit Carolus d'une voix claire.
Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou très-court et le teint sanguin.
J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette découverte. C'est l'apoplexie.
– Nous allons passer au Chapitre iv. Vous aurez l'obligeance de me dire ce que vous pensez de la scène d'amour.
Et Carolus reprit sa lecture.
Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des sons lointains.
– Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.
– Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit rien.
– L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse prodigieusement; c'est un noble jeune homme.
Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette phrase du jeune Don Alvar.
«Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au ciel, fût-ce en enfer.»
En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.
– C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte.
C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me force à sortir sans retard.
– Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reco
– Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.
– Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.
Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses amis à propos de Barbemuche.
– Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et Schaunard.
– Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe.
– Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard avec une indignation croissante.
– Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse Ange ou Démon .
– Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en chœur.
– Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur Carolus?
– C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire perso
Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de vue des choses mobilières.
– Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?
– Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bo
Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste favorable, ce fut en lui do
Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche qu'il était admis.
– Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.
– Oui, répondit Colline, mais à corrections.
– Qu'entendez-vous par là?
– Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes vulgaires dont il faudra vous corriger.
– Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les mœurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands éto
Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.
– Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.
– Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.
– Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente?
– J'en suis sûr d'avance.
– Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour.
– Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.
Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui a
– Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous do
– Imprimés? dit le jeune homme.
– Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de l'Écharpe d'Iris que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués, presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.
– Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.