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– Sainte Marie! s’écria la vieille en apercevant les pistolets et l’épée de Mergy, croyez-vous donc que vous allez avoir à pourfendre des géants? Mon beau cavalier, il ne s’agit pas ici de frapper de grands coups d’épée.

– J’aime à le croire; mais il se pourrait que des frères ou un mari d’humeur chagrine vinssent troubler notre entretien, et voilà pour leur jeter de la poudre aux yeux.

– Vous n’avez rien de semblable à craindre ici. Mais, dites-moi, comment trouvez-vous cette chambre?

– Fort belle, assurément; mais je m’y e

– Quelqu’un va venir qui vous tiendra compagnie. Mais, d’abord, vous allez me faire une promesse.

– Laquelle?

– Si vous êtes catholique, vous allez étendre la main sur ce crucifix (elle en tira un d’une armoire); si vous êtes huguenot, vous jurerez par Calvin… Luther, tous vos dieux, enfin…

– Et que faut-il que je jure? interrompit-il en riant.

– Vous jurerez de ne faire aucun effort pour chercher à co

– La condition est rigoureuse.

– Voyez. Jurez, ou bien je vous reconduis dans la rue.

– Allons, je vous do

– Voilà qui est bien. Attendez patiemment; mangez, buvez, si vous en avez envie, tout à l’heure vous verrez venir la dame espagnole.

Elle prit sa mante et sortit en fermant la porte à double tour.

Mergy se jeta dans un fauteuil. Son cœur battait avec violence; il éprouvait une émotion aussi forte et presque de la même nature que celle qu’il avait ressentie peu de jours auparavant dans le Pré-aux-Clercs, au moment de rencontrer son e

Le plus profond silence régnait dans la maison, et un mortel quart d’heure se passa, pendant lequel son imagination lui représenta tour à tour Vénus sortant de la tapisserie pour se jeter dans ses bras; la comtesse de Turgis en habit de chasse; une princesse du sang royal; une bande d’assassins, et enfin la plus horrible idée, une vieille femme amoureuse.

Tout à coup, sans que le moindre bruit eût a

Sa taille était haute et bien prise. Une robe très serrée du corsage faisait ressortir l’élégance de sa tournure; mais ni un pied mignon, chaussé d’un patin de velours blanc, ni une petite main, par malheur couverte d’un gant brodé, ne pouvaient laisser deviner au juste l’âge de l’inco

Mergy se leva aussitôt, et mit un genou en terre devant elle. La dame fit un pas vers lui, et lui dit d’une voix douce:

– Dios os guarde, caballero. Sea V. M. el bien venido . [55]

Mergy fit un mouvement de surprise.

– Habla V. M. Español ? [56]

Mergy ne parlait pas espagnol et l’entendait à peine.

La dame parut contrariée. Elle se laissa conduire à l’un des fauteuils où elle s’assit, et fit signe à Mergy de prendre l’autre. Alors elle commença sa conversation en français, mais avec un accent étranger qui quelquefois était très fort et comme outré, et qui, par moments, cessait tout à fait.

– Monsieur, votre grande vaillance m’a fait oublier la réserve habituelle de notre sexe; j’ai voulu voir un cavalier accompli, et je le trouve tel que la renommée le publie.

Mergy rougit et s’inclina.

– Aurez-vous donc la cruauté, Madame, de conserver ce masque, qui, comme un nuage envieux, me cache les rayons du soleil? (Il avait lu cette phrase dans un livre traduit de l’espagnol).

– Seigneur cavalier, si je suis contente de votre discrétion, vous me verrez plus d’une fois à visage découvert; mais pour aujourd’hui contentez-vous du plaisir de m’entretenir.

– Ah! Madame, ce plaisir, tout grand qu’il est, ne me fait désirer qu’avec plus de violence celui de vous voir.

Il était à genoux, et semblait disposé à soulever le masque.

– Poco a poco [57] ! seigneur Français; vous êtes trop vif. Rasseyez-vous, ou je vous quitte à l’instant. Si vous saviez qui je suis, et ce que j’ose pour vous voir, vous vous tiendriez pour satisfait de l’ho

– En vérité, il me semble que votre voix m’est co

– C’est cependant la première fois que vous l’entendez. Dites-moi, êtes-vous capable d’aimer avec constance une femme qui vous aimerait?…

– Déjà je sens auprès de vous…

– Vous ne m’avez jamais vue, ainsi vous ne pouvez m’aimer. Savez-vous si je suis belle ou laide?

– Je suis sûr que vous êtes charmante.

L’inco

– Que feriez-vous, si vous alliez voir paraître devant vous une femme de cinquante ans, laide à faire peur?

– Cela est impossible.

– À cinquante ans on aime encore. (Elle soupira, et le jeune homme frémit).

– Cette taille élégante, cette main que vous essayez en vain de me dérober, tout me prouve votre jeunesse.

Il y avait plus de galanterie que de conviction dans cette phrase.

– Hélas!

Mergy commença à concevoir quelque inquiétude.

– Pour vous autres hommes l’amour ne suffit pas. Il faut encore la beauté. (Et elle soupira encore.)

– Laissez-moi, de grâce, ôter ce masque…

– Non, non; et elle le repoussa avec vivacité. Souvenez-vous de votre promesse!

Puis elle ajouta d’un ton plus gai:

– Je risquerais trop à me démasquer. J’ai du plaisir à vous voir à mes pieds, et si par hasard je n’étais ni jeune ni jolie… à votre gré du moins… peut-être me laisseriez-vous là toute seule.

– Montrez-moi seulement cette petite main.

Elle ôta un gant parfumé et lui tendit une main blanche comme la neige.

– Je co

– Vraiment! Et à qui cette main?

– À… une comtesse.

– Quelle comtesse?

– La comtesse de Turgis.

– Ah!… je sais ce que vous voulez dire. Oui, la Turgis a de belles mains, grâce aux pâtes d’amandes de son parfumeur. Mais je me vante que mes mains sont plus douces que les sie

Tout cela était débité d’un ton fort naturel, et Mergy, qui avait cru reco

– Deux au lieu d’une, pensa-t-il; je suis donc protégé par les fées?

Il chercha sur cette belle main à reco

– La Turgis! s’écria l’inco

– La comtesse est, sur mon ho

– Vous êtes donc amoureux d’elle? demanda-t-elle vivement.

– Peut-être; mais, de grâce, ôtez votre masque, et montrez-moi une plus belle femme que la Turgis.

– Quand je serai sûre que vous m’aimez… alors vous me verrez à visage découvert?

– Vous aimer!… Mais, morbleu! comment le pourrais-je sans vous voir?

– Cette main est jolie; figurez-vous que mon visage est bien d’accord avec elle.

– Maintenant je suis sûr que vous êtes charmante, car vous venez de vous trahir en ne déguisant pas votre voix. Je l’ai reco

– Et c’est la voix de la Turgis? dit-elle en riant et avec un accent espagnol bien prononcé.

– Précisément.

– Erreur, erreur de votre part, seigneur Bernardo; je m’appelle doña Maria… doña Maria de… Je vous dirai plus tard mon autre nom. Je suis une dame de Barcelone; mon père, qui me surveille très rigoureusement, est en voyage depuis quelque temps, et je profite de son absence pour me divertir et voir la cour de Paris. Quant à la Turgis, cessez, je vous prie, de me parler de cette femme; son nom m’est odieux; c’est la plus méchante femme de la cour. Vous savez, d’ailleurs, comment elle est veuve!

[55] Dieu vous garde, Monsieur. Soyez le bienvenu.

[56] Parlez-vous espagnol?

[57] Tout doux!