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Il prononça ces derniers mots avec une emphase particulière, puis, piquant des deux, il partit au galop.

La comtesse arrêta son cheval, qui voulait imiter son compagnon, le remit au pas, et chemina d’abord en silence, levant la tête de temps en temps, et regardant Mergy comme si elle allait lui parler, puis détournant les yeux, honteuse de ne pouvoir trouver une phrase pour entrer en matière.

Mergy se crut obligé de commencer.

– Je suis bien fier, Madame, de la préférence que vous m’avez accordée.

– Monsieur Bernard… savez-vous faire des armes?

– Oui, Madame, répondit-il éto

– Mais, je dis bien… très bien?

– Assez bien pour un gentilhomme, et mal sans doute pour un maître d’armes.

– Mais, dans le pays où nous vivons, les gentilshommes sont plus forts sur les armes que les maîtres de profession.

– En effet, j’ai entendu dire que beaucoup d’entre eux perdent dans les salles d’armes un temps qu’ils pourraient mieux employer ailleurs.

– Mieux !

– Oui, sans doute. Ne vaut-il pas mieux causer avec les dames, dit-il en souriant, que de fondre en sueur dans une salle d’escrime?

– Dites-moi, vous êtes-vous battu souvent?

– Jamais, grâce à Dieu, Madame! Mais pourquoi ces questions?

– Apprenez, pour votre gouverne, qu’on ne doit jamais demander à une femme pourquoi elle fait telle ou telle chose; du moins tel est l’usage des gentilshommes bien élevés.

– Je m’y conformerai, dit Mergy en souriant légèrement et s’inclinant sur le cou de son cheval.

– Alors… comment ferez-vous demain?

– Demain?

– Oui; ne faites pas l’éto

– Madame…

– Répondez-moi, je sais tout; répondez-moi! s’écria-t-elle en étendant la main vers lui avec un geste de reine.

Le bout de son doigt effleura la manche de Mergy et le fit tressaillir.

– Je ferai de mon mieux, dit-il enfin.

– J’aime votre réponse; elle n’est ni d’un lâche ni d’un spadassin. Mais vous savez que pour votre début vous allez avoir affaire à un homme bien redoutable.

– Que voulez-vous? je serai sans doute fort embarrassé, comme je le suis maintenant, ajouta-t-il en souriant; je n’ai jamais vu que des paysa

– Parlons sérieusement. Comminges est la meilleure épée de cette cour, si fertile en coupe-jarrets. Il est le roi des raffinés .

– On le dit.

– Eh bien! n’êtes-vous point inquiet?

– Je le répète, je ferai de mon mieux. On ne doit jamais désespérer avec une bo

– L’aide de Dieu!… interrompit-elle d’un air méprisant; n’êtes-vous pas huguenot, monsieur de Mergy?

– Oui, Madame, répondit-il gravement, selon son ordinaire, à pareille question.

– Donc, vous courez plus de risques qu’un autre.

– Et pourquoi?

– Exposer sa vie n’est rien; mais vous exposez plus que votre vie, votre âme.

– Vous raiso

– Vous allez jouer un vilain jeu. Une éternité de souffrances sur un coup de dé; et les six sont contre vous!

– Dans tous les cas il en serait de même; car, si je mourais demain catholique, je mourrais en péché mortel.

– Il y a fort à dire, et la différence est grande, s’écria-t-elle, piquée de ce que Mergy lui opposait un argument tiré de sa propre croyance; nos docteurs vous expliqueront…

– Oh! sans doute, car ils expliquent tout, Madame; ils pre

– Laissons cela. On ne peut causer un instant avec un huguenot sans qu’il ne vous cite à tout propos les saintes Écritures.

– C’est que nous les lisons, tandis que vos prêtres mêmes ne les co

– Vous êtes donc bien attaché à votre religion?

– C’est vous qui commencez, Madame.

– Vous la croyez bo

– Bien plus, je la crois la meilleure, la seule bo

– Votre frère en a bien changé.

– Il avait ses raisons pour devenir catholique; j’ai les mie

– Ils sont tous obstinés et sourds à la voix de la raison! s’écria-t-elle avec colère.

– Il pleuvra demain, dit Mergy en regardant le ciel.

– Monsieur de Mergy, l’amitié que j’ai pour votre frère et le danger que vous allez courir m’inspirent de l’intérêt pour vous…

Il s’inclina respectueusement.

– Vous autres hérétiques, vous n’avez point foi aux reliques?

Il sourit.

– Et vous vous croiriez souillés en les touchant? continua-t-elle… Vous refuseriez d’en porter, comme nous autres catholiques romains nous avons l’usage de le faire?

– Cet usage nous paraît, à nous autres, au moins inutile.

– Écoutez. Un de mes cousins attacha une fois une relique au cou d’un chien de chasse; puis, à douze pas de distance, il lui tira une arquebusade chargée de chevrotines.

– Et le chien fut tué?

– Pas un plomb ne l’atteignit.

– Voilà qui est admirable! Je voudrais bien avoir une semblable relique.

– Vraiment!… et vous la porteriez?

– Sans doute; puisque la relique défendait un chien, à plus forte raison… Mais un instant, est-il bien sûr qu’un hérétique vaille autant que le chien… d’un catholique, s’entend?

Sans l’écouter, madame de Turgis débouto

– Tenez, dit-elle, vous m’avez promis de la porter. Vous me la rendrez un jour.

– Si je le puis, certainement.

– Mais écoutez, vous en aurez soin?… Pas de sacrilège! Vous en aurez le plus grand soin!

– Elle vient de vous, Madame!

Elle lui do

– Un catholique aurait remercié la main qui lui do

Mergy se saisit de sa main et voulut la porter à ses lèvres.

– Non, non, il est trop tard.

– Songez-y bien; peut-être n’aurai-je jamais telle fortune!

– Ôtez mon gant, dit-elle en lui tendant la main.

En ôtant le gant, il crut sentir une légère pression. Il imprima un baiser de feu sur cette belle et blanche main.

– Monsieur Bernard, dit la comtesse d’une voix émue, serez-vous entêté jusqu’à la fin, et n’y a-t-il aucun moyen de vous toucher? Vous convertirez-vous enfin, grâce à moi?

– Mais, je ne sais, répondit-il en riant; priez-moi bien fort et bien longtemps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que nulle autre que vous ne me convertira.

– Dites-moi franchement… si une femme… là… qui aurait su…

Elle s’arrêta.

– Qui aurait su?…

– Oui; est-ce que… l’amour, par exemple?… Mais soyez franc! parlez-moi sérieusement.

– Sérieusement?

Et il cherchait à reprendre sa main.

– Oui. Est-ce que l’amour que vous auriez pour une femme d’une autre religion que la vôtre… est-ce que cet amour ne vous ferait pas changer?… Dieu se sert de toute sorte de moyens.

– Et vous voulez que je vous réponde franchement et sérieusement?

– Je l’exige.

Mergy baissa la tête et hésitait à répondre. Dans le fait, il cherchait une réponse évasive. Madame de Turgis lui faisait des avances qu’il ne se souciait pas de rejeter. D’autre part, comme il n’était à la cour que depuis quelques heures, sa conscience de province était terriblement pointilleuse.

– J’entends le hallali! s’écria tout d’un coup la comtesse, sans attendre cette réponse si difficile.