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Elle ne l’écoutait pas, et son âme était encore devant le tombeau du Nubien. Comme il l’entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la nuque et il lui dit:
– Ne sois pas triste, mon enfant. On n’est heureux au monde que quand on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous.
Mais elle le repoussa:
– Nous aimer! s’écria-t-elle amèrement. Mais tu n’as jamais aimé perso
Elle s’étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.
Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle était vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait plus longtemps, elle se hâtait d’en tirer toute joie et toute gloire. Au théâtre, où elle se montrait avec plus d’étude que jamais, elle rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des poètes. Reco
Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l’Inde et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des colo
Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux blancs et des rides. En vain elle cherchait à se rassurer, en se disant qu’il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler certaines herbes en prononçant des formules magiques. Une voix impitoyable lui criait: «Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras!» Et la sueur de l’épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait belle encore et digne d’être aimée. Se souriant à elle-même, elle murmurait: «Il n’y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce sont les vraies chaînes de l’amour!»
Comme elle songeait ainsi, elle vit un inco
Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il faisait du fond du cœur cette prière:
– Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me scandaliser, édifie ton serviteur.
Puis, s’efforçant de parler, il dit:
– Thaïs, j’habite une contrée lointaine et le renom de ta beauté m’a conduit jusqu’à toi. On rapporte que tu es la plus habile des comédie
Ces paroles, étaient feintes; mais le moine, animé d’un zèle pieux, les répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce l’éto
– Tu sembles prompt à l’admiration, étranger. Prends garde que mes regards ne te consument jusqu’aux os! Prends garde de m’aimer!
Il lui dit:
– Je t’aime, ô Thaïs! Je t’aime plus que ma vie et plus que moi-même. Pour toi, j’ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres, vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j’ai vu ce que je ne devais pas voir, j’ai entendu ce qu’il m’était interdit d’entendre; pour toi, mon âme s’est troublée, mon cœur s’est ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où boivent les colombes; pour toi, j’ai marché jour et nuit à travers des sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j’ai posé mon pied nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t’aime! Je t’aime, non point à l’exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la chair, vie
Thaïs, riant d’un air mutin:
– Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de co
– Thaïs, ne raille point. Je t’apporte l’amour inco
– Ami, tu viens tard. Je co
– L’amour que je t’apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu co
Thaïs le regarda d’un œil sombre; un pli dur traversait son petit front:
– Tu es bien hardi, étranger, d’offenser ton hôtesse. Regarde-moi et dis si je ressemble à une créature accablée d’opprobre. Non! je n’ai pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n’ont pas de honte non plus, bien qu’elles soient moins belles et moins riches que moi. J’ai semé la volupté sur tous mes pas, et c’est par là que je suis célèbre dans tout l’univers. J’ai plus de puissance que les maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces petits pieds: des milliers d’hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et des crimes à remplir le Tartare. N’es-tu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi?