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Cette nuit-là, Denise ne dormit guère. Une insomnie traversée de cauchemars, la retournait sous la couverture. Il lui semblait qu'elle était toute petite, et elle éclatait en larmes, au fond de leur jardin de Valognes, en voyant les fauvettes manger les araignées, qui elles-mêmes mangeaient les mouches. Était-ce donc vrai, cette nécessité de la mort engraissant le monde, cette lutte pour la vie qui faisait pousser les êtres sur le charnier de l'éternelle destruction? Ensuite, elle se revoyait devant le caveau où l'on descendait Geneviève, elle apercevait son oncle et sa tante, seuls au fond de leur salle à manger obscure. Dans le profond silence, un bruit sourd d'écroulement traversait l'air mort: c'était la maison de Bourras qui s'effondrait, comme minée par les grandes eaux. Le silence recommençait, plus sinistre, et un nouvel écroulement retentissait, puis un autre, puis un autre: les Robineau, les Bédoré et sœur, les Vanpouille, craquaient et s'écrasaient chacun à son tour, le petit commerce du quartier Saint-Roch s'en allait sous une pioche invisible, avec de brusques to
Mouret, maintenant, se dressait devant elle, avec sa tête passio
Dès ce matin-là, Denise obtint de Mouret les compensations qu'elle jugerait légitimes, le jour où les Baudu et le vieux Bourras succomberaient. Les semaines se passèrent, elle allait voir son oncle presque tous les après-midi, s'échappant quelques minutes, apportant son rire, son courage de brave fille, pour égayer la sombre boutique. Sa tante surtout l'inquiétait, elle était restée dans une stupeur blême, depuis la mort de Geneviève; il semblait que sa vie s'en allât un peu à chaque heure; et, lorsqu'on l'interrogeait, elle répondait d'un air éto
Un jour, Denise sortait de chez les Baudu, lorsque, au détour de la place Gaillon, elle entendit un grand cri. La foule se précipitait, un coup de panique soufflait, ce vent de peur et de pitié qui ameute brusquement une rue. C'était un omnibus à caisse brune, une des voitures faisant le trajet de la Bastille aux Batignolles, dont les roues passaient sur le corps d'un homme, au débouché de la rue Neuve-Saint-Augustin, devant la fontaine. Debout sur son siège, dans un mouvement furieux, le cocher retenait ses deux chevaux noirs, qui se cabraient; et il jurait, il s'emportait en gros mots.
– Nom de dieu! nom de dieu!… Faites donc attention, sacré maladroit!
Maintenant, l'omnibus était arrêté. La foule entourait le blessé, un sergent de ville se trouvait là par hasard. Toujours debout, appelant en témoignage les voyageurs de l'impériale, qui s'étaient levés, eux aussi, pour se pencher et voir le sang, le cocher s'expliquait avec des gestes exaspérés, la gorge étranglée d'une colère croissante.
– On n'a pas idée… Qui est-ce qui m'a fichu un particulier pareil? Il était là comme chez lui. J'ai crié, et le voilà qui se fout sous les roues!
Alors, un ouvrier, un peintre en bâtiment, accouru avec son pinceau d'une devanture voisine, dit d'une voix aiguë, au milieu des clameurs:
– Ne te fais donc pas de bile! Je l'ai vu, il s'est collé dessous, parbleu!… Tiens! il a piqué une tête comme ça. Encore un qui s'embêtait, faut croire!
D'autres voix s'élevèrent, on tombait d'accord sur l'idée d'un suicide, pendant que le sergent de ville verbalisait. Des dames, toutes pâles, descendaient vivement, emportaient, sans se retourner, l'horreur de la secousse molle dont l'omnibus leur avait remué les entrailles, en passant sur le corps. Cependant, Denise s'approcha, attirée par la pitié active, qui la faisait se mêler de tous les accidents, des chiens écrasés, des chevaux abattus, des couvreurs tombés des toits. Et, sur le pavé, elle reco
– C'est M. Robineau! cria-t-elle, dans son douloureux éto
Tout de suite, le sergent de ville interrogea cette jeune fille. Elle do
– Nom de Dieu! dit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un coup de fouet, j'ai fait ma journée.
Denise avait suivi Robineau chez le pharmacien. Celui-ci, dans l'attente d'un médecin, qu'on ne pouvait trouver, déclarait qu'il n'y avait aucun danger immédiat et que le mieux était de porter le blessé à son domicile, puisqu'il habitait le voisinage. Un homme était allé au poste de police demander un brancard. Alors, la jeune fille conçut la bo
Rue Neuve-des-Petits-Champs, Denise aperçut de loin Mme Robineau sur la porte de la spécialité de soies. Cela lui do
– J'ai vu passer votre mari sur la place Gaillon, murmura Denise, qui avait fini par entrer dans la boutique.
Mme Robineau, dont une sourde inquiétude semblait ramener continuellement les regards vers la rue, dit vivement:
– Ah! tout à l'heure, n'est-ce pas?… Je l'attends, il devrait être ici. Ce matin, M. Gaujean est venu, et ils sont sortis ensemble.
Elle était toujours charmante, délicate et gaie; mais une grossesse avancée déjà la fatiguait, elle restait plus effarée, plus dépaysée que jamais, dans ces affaires, auxquelles sa nature tendre ne mordait pas, et qui tournaient mal. Comme elle le répétait souvent, pourquoi donc tout ça? ne serait-ce pas plus gentil de vivre tranquille, au fond d'un petit logement, où l'on ne mangerait que du pain?
– Ma chère enfant, reprit-elle avec un sourire qui s'attristait, nous n'avons rien à vous cacher… Ça ne va pas bien, mon pauvre chéri n'en dort plus. Aujourd'hui encore, ce Gaujean l'a tourmenté, à propos de billets en retard… Je me sentais mourir d'inquiétude, à être là toute seule…
Et elle retournait sur la porte, lorsque Denise l'arrêta. Au loin, celle-ci venait d'entendre une rumeur de foule. Elle devina le brancard qu'on apportait, le flot de curieux qui n'avaient pas lâché l'accident. Alors, la gorge sèche, ne trouvant pas les mots consolateurs qu'elle aurait voulu, elle dut parler.
– Ne vous inquiétez pas, il n'y a pas de danger immédiat… Oui, j'ai vu M. Robineau, il lui est arrivé un malheur… On l'apporte, ne vous inquiétez pas, je vous en prie.
La jeune femme l'écoutait, toute blanche, sans comprendre nettement encore. La rue s'était emplie de monde, les fiacres arrêtés juraient, des hommes avaient posé le brancard devant la porte du magasin, pour ouvrir les deux battants vitrés.