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– Ce sont mes sacrés genoux, murmurait-il. Ne vous reculez donc pas!… Est-ce que c'est vous qu'on déteste!
Elle le sentit amical et furieux, comme autrefois. Il grondait, déclarait ce diable de Baudu joliment solide, pour aller quand même, après de tels coups sur le crâne. Le convoi avait repris sa marche lente; et, en se penchant, elle voyait en effet l'oncle s'entêter derrière le corbillard, de son pas alourdi, qui semblait régler le train sourd et pénible du cortège. Alors, elle s'abando
– Si la police ne devrait pas débarrasser la voie publique!… Il y a plus de dix-huit mois qu'ils nous encombrent, avec leur façade, où un homme s'est encore tué l'autre jour. N'importe! lorsqu'ils voudront s'agrandir désormais, il leur faudra jeter des ponts par-dessus les rues… On dit que vous êtes deux mille sept cents employés et que le chiffre d'affaires atteindra cent millions cette a
Denise n'avait rien à répondre. Le convoi venait de s'engager dans la rue de la Chaussée-d 'Antin, où des embarras de voitures l'attardaient. Bourras continua, les yeux vagues, comme s'il eût maintenant rêvé tout haut. Il ne comprenait toujours pas le triomphe du Bonheur des Dames, mais il avouait la défaite de l'ancien commerce.
– Ce pauvre Robineau est fichu, il a une figure d'homme qui se noie… Et les Bédoré, et les Vanpouille, ça ne tient plus debout, c'est comme moi, les jambes cassées. Deslignières crèvera d'un coup de sang, Piot et Rivoire ont eu la jaunisse. Ah! nous sommes tous jolis, un beau cortège de carcasses que nous faisons à la chère enfant! Ça doit être drôle, pour les gens qui regardent défiler cette queue de faillites… D'ailleurs, il paraît que le nettoyage va continuer. Les coquins créent des rayons de fleurs, de modes, de parfumerie, de cordo
Le corbillard traversait alors la place de la Trinité, et, du coin de la sombre voiture, où Denise écoutait la plainte continue du vieux marchand, bercée au train funèbre du convoi, elle put voir, en débouchant de la rue de la Chaussée-d 'Antin, le corps qui montait déjà la pente de la rue Blanche. Derrière l'oncle, à la marche aveugle et muette de bœuf assommé, il lui semblait entendre le piétinement d'un troupeau conduit à l'abattoir, toute la déconfiture des boutiques d'un quartier, le petit commerce traînant sa ruine, avec un bruit mouillé de savates, dans la boue noire de Paris. Cependant, Bourras parlait d'une voix plus sourde, comme ralentie par la montée rude de la rue Blanche.
– Moi, j'ai mon compte… Mais je le tiens tout de même et je ne le lâche pas. Il a encore perdu en appel. Ah! ça m'a coûté bon: près de deux ans de procès, et les avoués, et les avocats! N'importe, il ne passera pas sous ma boutique, les juges ont décidé qu'un tel travail n'avait point le caractère d'une réparation motivée. Quand on pense qu'il parlait de créer, là-dessous, un salon de lumières, pour juger la couleur des étoffes au gaz, une pièce souterraine qui aurait relié la bo
Quand on arriva au boulevard de Clichy, la voiture roula plus vite, on entendit l'essoufflement du monde, la hâte inconsciente du cortège, pressé d'en finir. Ce que Bourras ne disait pas nettement, c'était la misère noire où il était tombé, la tête perdue dans les tracas du petit boutiquier qui sombre et qui s'entête pour durer, sous la grêle des protêts. Denise, au courant de sa situation, rompit enfin le silence, en murmurant d'une voix de prière:
– Monsieur Bourras, ne faites pas le méchant davantage… Laissez-moi arranger les choses.
Il l'interrompit d'un geste violent.
– Taisez-vous, ça ne regarde perso
Et, la voiture s'étant arrêtée à la route du cimetière, il descendit avec la jeune fille. Le caveau des Baudu se trouvait dans la première allée, à gauche. En quelques minutes, la cérémonie fut terminée. Jean avait écarté l'oncle, qui regardait le trou d'un air béant. La queue du cortège se répandait parmi les tombes voisines, tous les visages de ces boutiquiers, appauvris de sang au fond de leurs rez-de-chaussée malsains, prenaient une laideur souffrante, sous le ciel couleur de boue. Quand le cercueil roula doucement, des joues éraflées de couperose pâlirent, des nez s'abaissèrent pincés d'anémie, des paupières jaunes de bile, meurtries par les chiffres, se détournèrent.
– Nous devrions tous nous coller dans ce trou, dit Bourras à Denise, qui était restée près de lui. Cette petite, c'est le quartier qu'on enterre… Oh! je me comprends, l'ancien commerce peut aller rejoindre ces roses blanches qu'on jette avec elle.
Denise ramena son oncle et son frère, dans une voiture de deuil. La journée fut pour elle d'une tristesse noire. D'abord, elle commençait à s'inquiéter de la pâleur de Jean; et, quand elle eut compris qu'il s'agissait d'une nouvelle histoire de femme, elle voulut le faire taire, en lui ouvrant sa bourse; mais il secouait la tête, il refusait, c'était sérieux cette fois, la nièce d'un pâtissier très riche, qui n'acceptait pas même des bouquets de violettes. Ensuite, l'après-midi, lorsque Denise alla chercher Pépé chez Mme Gras, celle-ci lui déclara qu'il devenait trop grand pour qu'elle le gardât davantage; encore un tracas, il faudrait trouver un collège, éloigner l'enfant peut-être. Et elle eut enfin, en menant Pépé embrasser les Baudu, l'âme déchirée par la douleur morne du Vieil Elbeuf. La boutique était fermée, l'oncle et la tante se tenaient au fond de la petite salle, dont ils oubliaient d'allumer le gaz, malgré l'obscurité complète de cette journée d'hiver. Il n'y avait plus qu'eux, ils demeuraient face à face, dans la maison vidée lentement par la ruine; et la mort de leur fille creusait davantage les coins de ténèbres, était comme le craquement suprême qui allait faire se rompre les vieilles poutres mangées d'humidité. Sous cet écrasement, l'oncle, sans pouvoir s'arrêter, marchait toujours autour de la table, de son pas du convoi, aveugle et muet; tandis que la tante ne disait rien non plus, tombée sur une chaise, avec la face blanche d'une blessée, dont le sang s'épuisait goutte à goutte. Ils ne pleurèrent même pas, lorsque Pépé mit de gros baisers sur leurs joues froides. Denise étouffait de larmes.
Le soir, justement, Mouret fit demander la jeune fille, pour causer d'un vêtement d'enfant qu'il voulait lancer, un mélange d'écossais et de zouave. Et, toute frémissante de pitié, révoltée de tant de souffrances, elle ne put se contenir; elle osa d'abord parler de Bourras, de ce pauvre homme à terre qu'on allait égorger. Mais, au nom du marchand de parapluies, Mouret s'emporta. Le vieux toqué, comme il l'appelait, désolait sa vie, gâtait son triomphe, par son entêtement idiot à ne pas céder sa maison, cette ignoble masure dont les plâtres salissaient le Bonheur des Dames, le seul petit coin du vaste pâté échappé à la conquête. L'affaire tournait au cauchemar; tout autre que la jeune fille, parlant en faveur de Bourras, aurait risqué d'être jeté dehors, tellement Mouret était torturé du besoin maladif d'abattre la masure à coups de pied Enfin, que voulait-on qu'il fit? Pouvait-il laisser ce tas de décombres au flanc du Bonheur? Il fallait bien qu'il disparût, le magasin devait passer. Tant pis pour le vieux fou! Et il rappelait ses offres, il lui avait proposé jusqu'à cent mille francs. N'était-ce pas raiso
Après un silence pénible, ce fut Mouret lui-même qui parla des Baudu. Il commença par les plaindre beaucoup de la perte de leur fille. C'étaient de très bo