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– Ça a vraiment l'air de te plaire beaucoup.

– Je me suis bien marré.

– Tu peux revenir quand tu veux.

– J'ai pas tellement le temps, je vous promets rien.

Elle m'a proposé d'aller manger une glace et j'ai pas dit non. Je lui plaisais aussi et quand je lui ai pris la main pour qu'on marche plus vite, elle a souri. J'ai pris une glace au chocolat fraise pistache mais après j'ai regretté, j'aurais dû prendre une de vanille.

– J'aime bien quand on peut tout faire reculer. J'habite chez une dame qui va bientôt mourir.

Elle ne touchait pas à sa glace et me regardait. Elle avait les cheveux tellement blonds que j'ai pas pu m'empêcher de lever la main et de les toucher et puis je me suis marré parce que c'était marrant.

– Tes parents ne sont pas à Paris?

J'ai pas su quoi lui dire et j'ai bouffé encore plus de glace, c'est peut-être ce que j'aime le plus au monde.

Elle a pas insisté. Je suis toujours emmerdé quand on me parle qu'est-ce qu'il fait ton papa ou elle est ta maman, c'est un truc qui me manque comme sujet de conversation.

Elle a pris une feuille de papier et un stylo et elle a écrit quelque chose qu'elle a souligné trois fois pour ne pas que je perde la feuille.

– Tiens, c'est mon nom et mon adresse. Tu peux venir quand tu veux. J'ai un ami qui s'occupe des enfants.

– Un psychiatre, j'ai dit. Là, ça l'a soufflée.

– Pourquoi dis-tu cela? Ce sont les pédiatres qui s'occupent des enfants.

– Seulement quand ils sont bébés. Après, c'est les psychiatres.

Elle se taisait et me regardait comme si je lui avais fait peur.

– Qui t'a appris cela?

– J'ai un copain, le Mahoute, qui co

Elle a posé sa main sur la mie

– Tu m'as dit que tu as dix ans, n'est-ce pas?

– Un peu, oui.

– Tu en sais des choses pour ton âge… Alors, c'est promis? Tu viendras nous voir?

J'ai léché ma glace. Je n'avais pas le moral et les bo

– Vous avez déjà quelqu'un.

Elle ne me comprenait pas, à la façon qu'elle me regardait.

J'ai léché ma glace en la regardant droit dans les yeux, avec vengeance.

– Je vous aie vue, tout à l'heure, quand on a failli se rencontrer. Vous êtes revenue à la maison et vous avez déjà deux mômes. Ils sont blonds comme vous.

– Tu m'as suivie?

– Ben oui, vous m'avez fait semblant.

Je ne sais pas ce qu'elle a eu tout d'un coup, mais je vous jure qu'il y avait du monde dans la façon qu'elle me regardait. Vous savez, comme si elle avait quatre fois plus dans les yeux qu'avant.

– Ecoute-moi, mon petit Mohammed…

– On m'appelle plutôt Momo, parce que Mohammed, il y en a trop à dire.

– Écoute, mon chéri, tu as mon nom et adresse, ne les perds pas, viens me voir quand tu veux… Où est-ce que tu habites?

Là, pas question. Une môme comme ça, si elle débarquait chez nous et apprenait que c'est un clandé pour fils de putes, c'était la honte. C'est pas que je comptais sur elle, je savais qu'elle avait déjà quelqu'un, mais les fils de putes pour les gens bien, c'est tout de suite des proxynètes, des maquereaux, la criminalité et la délinquance infantile. On a vachement mauvaise réputation chez les gens bien, croyez-en ma vieille expérience. Ils vous pre

– Tu feras co

– Allez, au revoir.

Je me suis levé d'un seul coup parce que je lui avais rien demandé et je suis parti en courant avec Arthur.

Je me suis amusé un peu à faire peur aux voitures en passant devant au dernier moment. Les gens ont peur d'écraser un môme et ça me taisait jouir de sentir que ça leur faisait quelque chose. Ils do

En courant parmi les voitures pour leur faire peur, car un môme écrasé je vous jure que ça ne fait plaisir à perso

Il faisait déjà nuit et Madame Rosa commençait peut-être à avoir peur parce que je n'étais pas là. Je courais vite pour rentrer, car je m'étais do

J'ai tout de suite vu qu'elle s'était encore détériorée pendant mon absence et surtout en haut, à la tête, où elle allait encore plus mal qu'ailleurs. Elle m'avait souvent dit en rigolant que la vie ne se plaisait pas beaucoup chez elle, et maintenant ça se voyait. Tout ce qu'elle avait lui faisait mal. Il y avait déjà un mois qu'elle ne pouvait plus faire le marché à cause des étages et elle me disait que si j'étais pas là pour lui do

Je lui ai raconté ce que j'ai vu dans cette salle où l'on revenait en arrière, mais elle a seulement soupiré et nous avons fait dînette. Elle savait qu'elle se détériorait rapidement mais elle faisait encore très bien la cuisine. La seule chose qu'elle ne voulait pour rien au monde, c'était le cancer, et là elle avait de la veine vu que c'était la seule chose qu'elle n'avait pas. Pour le reste, elle était tellement endommagée que même ses cheveux s'étaient arrêtés de tomber parce que la mécanique qui les faisait tomber s'était détériorée elle aussi. Finalement, j'ai couru appeler le docteur Katz et il est venu. Il n'était pas tellement vieux mais il ne pouvait plus se permettre les escaliers qui se portent au cœur. Il y avait là deux ou trois mômes à la semaine dont deux partaient le lendemain et le troisième à Abidjan où sa mère allait se retirer dans un sex-shop. Elle avait fêté sa dernière passe deux jours auparavant, après vingt ans aux Halles, et elle a dit à Madame Rosa qu'après elle était toute émue, elle avait l'impression d'avoir vieilli d'un seul coup. On a aidé le docteur Katz à monter en le soutenant de tous les côtés et il nous a fait sortir pour examiner Madame Rosa. Quand on est revenu. Madame Rosa était heureuse, ce n'était pas le cancer, le docteur Katz était un grand médecin et avait fait du bon boulot. Après, il nous a tous regardés, mais quand je dis tous, ce n'était plus que des restes et je savais que j'allais bientôt être seul, là-dedans. Il y avait une rumeur d'Orléans que la Juive nous affamait. Je ne me souviens même plus des noms des trois autres mômes qu'il y avait là, sauf une fille qui s'appelait Edith, Dieu sait pourquoi, car elle avait pas plus de quatre ans.

– Qui est l'aîné, là-dedans?

Je lui ai dit que c'était Momo comme d'habitude, car j'ai jamais été assez jeune pour éviter les emmerdes.

– Bon, Momo, je vais faire une ordo

On est sorti sur le palier et là il m'a regardé comme on fait toujours pour vous faire de la peine.

– Ecoute, mon petit. Madame Rosa est très malade.

– Mais vous avez dit qu'elle avait pas le cancer?

– Ça elle n'a pas, mais franchement, c'est très mauvais, très mauvais.

Il m'a expliqué que Madame Rosa avait sur elle assez de maladies pour plusieurs perso

– Mais surtout, c'est la sénilité, le gâtisme, si tu préfères…

Moi je préférais rien mais j'avais pas à discuter. Il m'a expliqué que Madame Rosa s'était rétrécie dans ses artères, ses canalisations se fermaient et ça ne circulait plus là où il fallait.