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B*

Mémoire du corps: son inscription dans un espace, son ancrage dans une lumière.

Assise, jambes étendues devant toi, dans un de ces fauteuils que Balthus fit recouvrir des housses de toile à volants qui hantent ses tableaux, dans l'orbe de lumière d'un de ces lampadaires rouillés dessinés par le même Balthus, la bouteille de cognac calée sur ton ventre. A ta droite, ta table de travail au plateau de verre surchargé de papiers, de livres, de deux ordinateurs. A ta gauche, la table du dîner (une planche posée sur deux massifs tréteaux tirés d'un atelier d'artiste), non encore débarrassée. Derrière toi, le mur blanchi à la chaux et son rebord maço

Tout à l'heure, tu as raccompagné tes invités. Qui étaient-ils? Tu n'as souvenir que de *** (qui était ta maîtresse, et de tous tes dîners) et B*, venue do

Du dîner non plus, nul exact souvenir. Sans doute tes nourritures romaines coutumières, dont tu ne t'es jamais lassée: prosciutto fondant et parfumé, mozzarella di buffala, figues, tomates, dattes fraîches, scamorza affumicata, pasta nappée de pa

Après quoi, l'on sortit en troupe dans les jardins, marcha dans la grande allée de gravier crissant sous les pas. Au pied de la vasque d'Hermès, on abando

Tu avais raccompagné *** jusque chez elle et t'en revins par l'allée des orangers jusqu'à ta maison isolée au milieu des jardins, non sans jeter au passage de la grande cour aux trois fontaines sur laquelle do

Quittant l'allée de gravier, tu te glissas pour rentrer chez toi entre un terme antique au visage dévasté et la haie de buis qui délimite ton carré de jardin.

Assise dans ton tableau de Balthus, tu contemplais à présent cet autre tableau, intérieur, de tes perplexités, de ton trouble. Car il t'avait semblé depuis cette conférence que tu étais allée écouter, qu'entre B* et toi, un charme imprévu agissait. Certes, vous vous étiez découvert au fil de la conversation qui avait suivi, des affinités intellectuelles, des antécédents communs, la fréquentation de certaines écoles, de certaines lectures. Rien ne te séduit plus chez une femme – cela tu le savais depuis longtemps, mais la surprise en est à chaque fois aussi troublante – que certaines formes aiguës de l'intelligence, une manière de mettre cette intelligence en jeu, une liberté de mouvement dans le discours, un oubli de soi à la poursuite d'un plaisir de penser, de comprendre. Tu te jettes à corps perdu dans les jeux de langage auxquels elle t'entraîne.

Mais que percevais-tu d'elle et qui te séduisait au point de te troubler? Le contraste de son corps frêle, fin, frileux et d'une acuité mentale suraiguë. Quelque chose de limpide dans la voix, qui jaillissait, claire, vive, du corps. Un penchant quasi sensuel à l'analyse.

Qu'imaginais-tu? Poursuivre le jeu qu'à peine vous aviez eu le temps d'engager.

Emportant avec toi la bouteille de cognac, retraverser les jardins, gravir l'escalier menant jusqu'à la vertigineuse passerelle accrochée au-dessus du vide et qui dessert les chambres 16 à 24. Frapper à la porte de la chambre de B*, t'a

Mais voulais-tu tenter?

Tu sortis dans le jardin, évitant l'allée centrale, prenant les chemins de terre, les chemins les plus obscurs, les plus étouffés de silence et d'ombre épaisse. Quand on y marche la nuit, on sent sur son visage une sorte de voile impalpable parfois venir se déposer: toiles que tissent d'une haie de buis à l'autre les araignées durant la nuit, et qu'on emporte en passant, et qui collent à la peau et dont on ne sait se défaire car si ténues, imperceptibles. Obstacles invisibles, démoniaquement audacieux de force, d'art et de patience, si fragiles cependant contre la grossièreté d'un corps qui passe, en proie au désir, ou qui erre, en proie à l'incertitude.

[Nuit 1]