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I LES DEUX FRÈRES
La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. Près d’une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête blanche; une de ces rudes physionomies comme en portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du temps du roi François Ier .
Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin dans l’azur l’orgueil de ses tours menaçantes.
Puis ses yeux se détournèrent.
Un soupir terrible comme une silencieuse imprécation, gonfla sa poitrine; il demanda:
– Ma fille?… Où est ma fille?…
Une servante, qui rangeait la salle, répondit:
– Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.
– Oui, c’est vrai; c’est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus belle, ma Jea
Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir accroupi sur la colline, comme un monstre de pierre qui l’eût guetté de loin…
– Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la puissance qui m’a brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur de Pie
Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce visage désespéré.
Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de noir mettait pied à terre devant la maison, entrait et s’inclinait devant lui!…
– Enfer!… Le bailli de Montmorency!…
– Seigneur de Pie
– Un papier, murmura le vieillard, tandis qu’un grand frisson d’angoisse le secouait tout entier.
– Sire de Pie
– Un arrêt du Parlement! s’exclama sourdement le seigneur de Pie
– Seigneur, dit le bailli d’une voix basse et comme honteuse, l’arrêt porte que vous occupez indûment le domaine de Margency; que le roi Louis XII outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu’il vous est enjoint de restituer castel, hameau, prairies et bois dans le délai d’un mois…
Le seigneur de Pie
– Ô mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre François Ier! sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez, sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé parcourant les routes de l’Île-de-France pour mendier un morceau de pain!
Devant ce désespoir, le bailli trembla.
Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, gagna la porte et s’enfuit.
Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre déchirante:
– Et ma fille! Ma fille! Ma Jea
Le vieillard tendit ses poings crispés vers le manoir, ses yeux se convulsèrent… il s’évanouit.
La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis XII, appartenait au seigneur de Pie
Le pauvre revenu de Margency mettait du moins la dignité de l’enfant hors de toute insulte.
Maintenant, c’était fini! L’arrêt du Parlement, c’était, pour Jea
Jea
Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la même heure.
Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s’appuyait Margency.
C’était vers le soir. Des parfums emplissaient le bois. Il y avait de l’amour dans l’air.
Sous bois, Jea
– Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai!… je dirai ce secret terrible… et si doux!
Soudain, deux bras robustes et tendres l’enlacèrent. Une bouche frémissante chercha sa bouche:
– Toi, enfin! Toi, mon amour…
– Mon François! mon cher seigneur!…
– Mais qu’as-tu, mon aimée? Tu trembles…
– Écoute, écoute, mon François… Oh! je n’ose…
Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte.
C’était un grand beau garçon au regard droit, au visage doux, au front haut et calme.
Or, ce jeune homme s’appelait François de Montmorency!… Oui! c’était le fils aîné de ce co
Leurs lèvres s’étaient unies!
Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l’âme s’épandait en mystérieux effluves.
Parfois, un tressaillement agitait l’amante. Elle s’arrêtait, prêtait l’oreille et murmurait:
– On nous suit… on nous épie… as-tu entendu?
– Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour…
– François! François! oh! j’ai peur…
Peur? enfant… qui donc oserait lever un regard sur toi alors que mon bras te protège!
– Tout m’inquiète… je tremble! Depuis trois mois surtout… Ah! j’ai peur…
– Chère aimée! depuis trois mois que tu es mie
– Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si ce bonheur ne m’était pas réservé, je serais heureuse encore d’être à toi tout entière. Oh! aime-moi, aime-moi, mon François! car un malheur est sur ma tête!
– Je t’adore, Jea
Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près…
– Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t’agite, confie-la à ton amant… ton époux.
– Oui, oui!… ce soir. Écoute, à minuit, je t’attendrai… chez ma bo
– À minuit, donc, bien-aimée…
– Et maintenant, va, pars… adieu… à ce soir…
Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frisso
Une minute Jea
Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint très pâle: quelqu’un était devant elle – un homme d’une vingtaine d’a
Jea
– Vous, Henri! vous!
Une indicible expression d’amertume crispa le visage du nouveau venu qui, d’une voix rauque, répondit: