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XXXIII LES PRISONNIÈRES

C’est aux premiers jours d’avril, c’est-à-dire vers l’époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de Montmorency, que nous nous transportons à l’hôtel de Mesmes où Jea

Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une vaste salle du premier étage.

Sa vie se trouvait bouleversée.

En retrouvant Jea

On a pu voir dans le précédent chapitre que, peu à peu, la puissance de ses sentiments s’était atténuée au point qu’il n’avait pas eu une parole de haine contre Pardaillan.

C’est qu’Henri avait fini par oublier Jea

Du moins il le croyait.

Mais du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s’empara d’elle, il comprit qu’il l’aimait encore.

Cet amour n’affectait peut-être plus les mêmes formes, il s’y mêlait peut-être une sorte d’orgueil entêté; mais Henri voyait clairement que si, jadis, pour satisfaire ses passions, il avait été capable d’un crime, il était maintenant capable de toutes les violences et de toutes les lâchetés.

Or, cette passion était demeurée inassouvie.

– Autrefois, songeait-il, lorsque je la guettais à travers les haies de la chaumière où elle s’était réfugiée, lorsque je sentais mon cœur se gonfler et les veines de mes tempes battre sourdement, je me disais que jamais je n’oserais plus approcher d’elle. Et tout ce que je souhaitais, c’était qu’elle n’appartînt pas à un autre… à lui! à cet hypocrite doucereux qui l’avait séduite par l’art des belles paroles que je n’ai jamais co

Le maréchal s’arrêta pensif, et se fît cette réponse:

– C’est que je le haïssais, lui, plus encore que je ne l’aimais, elle! Voilà pourquoi les a

Donc, l’amour s’était effacé… et je comprends maintenant pourquoi!

Il reprit sa promenade agitée, poursuivant le fil de sa pensée ténébreuse.

– Oui: mais alors, pourquoi suis-je si troublé de l’avoir retrouvée? Pourquoi éprouvé-je des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l’aimerais maintenant plus que je ne l’aimais autrefois?… Où est-il lui?… Loin de Paris, sans doute… Que ne puis-je lui faire savoir que je la tiens, qu’elle est en mon pouvoir!

Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta à la porte.

Il eut un geste d’impatience, et alla ouvrir.

Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait d’écuyer, apparut.

– Monseigneur, dit-il sans attendre d’être interrogé, une grave nouvelle.

– Parle.

– Le frère de monseigneur est à Paris.

Damville pâlit.

– Je l’ai vu moi-même; poursuivit l’écuyer, je l’ai suivi; il est en son hôtel.

– Tu es sûr de ne pas te tromper?

– Je l’ai vu comme je vous vois, monseigneur.

– C’est bien, laisse-moi.

Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber sur un fauteuil. Lui qui, l’instant d’avant, s’affirmait qu’il eût voulu rencontrer son frère, tremblait maintenant.

Et déjà il cherchait le moyen d’éviter, de fuir cet homme…

Car cet homme, son frère! c’était la vengeance qui, d’une minute à l’autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!

– François à Paris! murmura-t-il avec un grand frisson. Oh! je sens que la rencontre est inévitable; je sens qu’une main nous pousse fatalement l’un vers l’autre. En vain, depuis seize ans, avons-nous mis la distance entre nous! En vain ai-je couru le Midi pendant qu’il était au nord! L’inévitable doit arriver… Dans huit jours, demain peut-être, nous nous trouverons face à face. Et alors, que me dira-t-il? Que lui dirai-je?

Il se leva, fit quelques pas, le visage contracté, cherchant à dominer ou à excuser à ses propres yeux cette épouvante que lui causait la seule nouvelle de l’arrivée de son frère.

Sur son chemin, il rencontra une petite table. Il asséna un coup de poing sur la table.

– Ah! si j’étais seul! gronda-t-il. Comme je l’attendrais d’un pied ferme! ou plutôt comme j’irais le chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que voulez-vous!… Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l’aime! Et je ne veux pas qu’il la trouve ici! Je ne veux pas qu’ils se rencontrent! Qui sait s’il ne l’aime pas toujours, lui!… Que faire? Où la mettre? Où la cacher?…

Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à peu, se calma.

Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.

Peut-être avait-il trouvé ce qu’il cherchait, car il murmura:

– Oui… là, elle sera en sûreté… j’ai un bon moyen de m’assurer la fidélité de cette femme… nous verrons!

En même temps, il se dirigea vers l’appartement où Jea

Jea

Serrées l’une contre l’autre, enlacées dans une étreinte comme pour se protéger mutuellement, blanches, le sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible effroi.

Sur le premier moment, il ne vit que Jea

Comme elle était belle encore! Et comme sa beauté, pour avoir perdu cette fleur de grâce qui n’appartient qu’au printemps, s’épanouissait radieuse et forte dans son été!…

Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s’avança en disant:

– Vous me reco

Jea

– Comment osez-vous paraître devant cet enfant? Comment osez-vous me parler en sa présence?

– Je vois maintenant que vous me reco

Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux mains.

L’exaltation du sentiment maternel transporta Jea

– Monsieur, dit-elle, d’une voix très pure et très calme, vous avez tort d’évoquer devant ma fille d’aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en; croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au pauvre bonheur qui me restait. Une félonie de plus ou de moins, cela ne compte pas dans votre vie! Nous sommes vos priso

Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Il fut sur le point de laisser éclater les sentiments sauvages qui bouillo

– Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence, c’est de la haine ou de la terreur que j’ai lu sur votre visage. Et aujourd’hui même, après tant d’a

Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jea