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– Non», dit-il.
Elle le dévisage, stupéfaite.
«Si tu mets les tiens, je dois mettre les miens. Les voyant, je réaliserai qu'ils ne sont pas là.»
Comment recenser tous les emplâtres diversement appliqués sur des blessures qui, certainement, lui paraîtraient grotesques?
«Si tu mets les tiens, je dois mettre les miens, car les miens souffriraient de ne pas y être alors que les tiens s'y trouvent.
– Et puis?
– Si tu mets les tiens et que je ne mets pas les miens, voyant les tiens je penserai aux miens, c'est donc comme s'ils y étaient.»
Elle le dévisage, goguenarde.
«Alors qu'ils n'y sont pas.
– C'est ce que ça me rappellera.
– Parce que mes enfants ne sont pas les tiens.
– Pas plus que les miens ne sont les tiens.
– Incontestablement.»
Il se tort les doigts autant que les méninges: il aimerait tant qu'elle compre
«Je les mettrai ailleurs, conclut Jea
– Merci», dit-il.
Il pense qu'ils pourront tout partager, sauf les enfants. S'ils vivaient tous ensemble, elle, lui et la bande des Quatre réunie, il y aurait les nôtres. La situation, hélas, les réduit aux miens et aux tiens. Ils n'y peuvent rien. Le danger guette déjà, et ils ne le voient pas. Pas encore.
Ils ont chacun leurs marottes. Elle, c'est le linge et les serviettes, que les enfants fassent leur lit, qu'ils ne dispersent pas leurs sweats et leurs tee-shirts dans toute la maison. Lui, c'est la télé: il la veut la plus silencieuse possible, surtout aux heures des repas. Les lumières: on les éteint. Les clés: on les emporte pour ne pas so
Mais comment faire lorsqu'on manque d'autorité, que les enfants à qui on s'adresse résistent, que la mère veille en amont, le père en aval, la grand-mère en face, et les sœurs derrière?
On prend des gants. On demande d'abord gentiment. Puis un peu plus fermement. On invente une punition douce: la mise à l'amende, par exemple. Une pièce par lampe oubliée. L'argent n'ira pas dans la poche des parents, mais dans la sébile des SDF. Générosité commune. La bourse est placée sur l'étagère haute de la bibliothèque; quand on pourra remplacer les pièces par un billet, les enfants eux-mêmes iront l'offrir à un sans-logis.
Sauf qu'ils se considèrent comme des SDF, puisqu'ils se servent eux-mêmes, vidant la caisse alors qu'elle n'est pas remplie.
Avant l'échec, naît une problématique généraIe: Tom et Victor doivent-ils être logés à la même enseigne que les deux autres?
«Bien entendu! assène Jea
– Probablement, dit-il.
– Tu pars à l'ouest! s'écrie Victor. Nous, quand on vient, on est invités!
– On ne va pas se taper tout le boulot!» proteste Tom.
Héloïse boude. Paul joue à la Gameboy. Jea
«Va te coucher, dit Jea
– Et Victor?
– Victor, il est plus grand, répond Victor.
– C'est ce qu'il dit! objecte Héloïse.
– Va te coucher! répète Jea
force.
– Quand Victor ira.»
Tous regardent le père.
«Peut-être pourriez-vous rester un peu plus tard tous les deux, propose-t-il.
– Non, rétorque Jea
– Et moi à neuf heures trente! s'écrie Victor. Donc, j'ai au moins un quart d'heure de rab.
– Ton bahut est plus loin.
– T'as pas le level… Il n'y a que les psychopathes qui dorment à l'heure des poules! Chez maman, je me couche plus tard.
– Mais tu n'es pas chez ta mère, objecte Héloïse.
– Eh bien désormais, le mardi soir, je ne viendrai plus.
– Reste un peu», conclut le père précipitamment.
Héloïse et Jea
«Pourquoi Victor a la plus belle chambre? questio
– Parce que c'était celle de mon père.
– Tu n'y es jamais!
– Oui, mais c'était celle de mon père.
– Et pourquoi je ne pourrais pas l'avoir moi?
– Parce que je suis le fils de mon père!»
Lequel pense qu'Héloïse a raison, que lui même s'est torturé les méninges avant le déménagement parce qu'il comptait lui do
«Je n'ai pas plus grand à vous offrir, conclut il, navré.
– A offrir à qui? interroge Jea
– A tout le monde.
– Je croyais que c'était notre maison, remarque Victor avec perfidie.
– Non! s'écrie-t-il avec violence. Ici, c'est la maison de tous!
– Parfois, on se le demande, poursuit Jea
– Il n'y a qu'à voir les chambres, insiste Héloïse.
– Tu psychotes trop!» clame Victor.
C'est la première fois que Jea
«Je veux une mezouzah à la porte de ma chambre, déclare Victor.
– C'est quoi, ce truc-là? demande Paul.
– Respect, mon pote! C'est un symbole de juif pour les juifs. Un verset de la Bible.
– Alors moi, je veux une croix de catholique à ma porte, dit Héloïse.
– Il ne manquerait plus que ça! clame Victor.
– Et pourquoi, s'il te plaît?
– Nous, les juifs, on est minoritaires. Vous, les cathos, on en voit partout.
– Et le voile, tu trouves qu'on doit le mettre à l'école?
– Si c'est un voile juif, oui.
– T'es con, ou quoi?
– Ne parle pas comme ça! intervient Jea
– Mais t'as entendu ce qu'il dit?
– Qu'est-ce que tu en penses, Pap'?… Une mezouzah à ma porte?
– Et une croix à la mie
Il pense que la maison n'est pas Jérusalem. Mais que si son fils veut afficher une mezouzah, il ne peut empêcher Héloïse de poser une croix.
«On te mettra une mezouzah à l'intérieur de ta chambre, dit-il à Victor.
– Tu bats de l'aile?! Et je la touche quand? En sortant?
– Tu te débrouilles.
– Et ma croix?
– Pareil.
– J'en veux pas. C'était pour rire.
– Moi, j'aimerais avoir un missile, lance Paul. Avec une tête atomique.
– Quand je serai grand, murmure Tom après un court silence, je veux être juif.»
Il retrouve Jea
«Mes enfants m'ont reproché de moins m'occuper d'eux depuis que nous avons traversé la rue.
– Est-ce vrai?
– Oui. Avant, ils m'avaient toute à eux. Maintenant, ils doivent me partager avec toi.
– … Et je ne suis pas leur père, complète-t-il.
– J'ai le cœur embouteillé. Ne m'en demande pas trop.»
Elle lui prend la main et le regarde:
«Je ne veux pas être écartelée. Tu sais bien que rien ne pourraIt nous separer.»
Il attend. Elle colle la bouche à son oreille et ajoute:
«Sauf les enfants.»
Les photos d'Héloïse et de son frère trônent sur le bureau de leur mère.
Le papa, pris à contre-jour en terre d'Asie, reste dans les chambres. Posant joliment sur des fonds azuréens, le premier mari, l'ex, le père des enfants, participe à sa manière à la vie quotidie
Le samedi matin, quand le père vient chercher Paul et Héloïse, dissimulés derrière les rideaux, la demi-mondaine et le hachik sont au spectacle. L'expert dans le pétrole do
«Il a pété un câble, ton reup!» s'exclame Victor à l'adresse d'Héloïse.
Le dimanche soir, si la reum vient chercher les garçons (dix-neuf heures pétantes), elle klaxo
D'où le stress du dimanche soir.
Il croise le reup pour la première fois pendant les vacances, au cours d'une opération délicate à organiser: l'échange standard des enfants. Checkpoint Charlie dans le Sud. Cadre: une maison louée avec des amis. D'un côté du mur: Jea