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Mais cela ne signifiait pas que Travis en fût un, pour autant. On a besoin de dealers quand on a besoin de poudre.

– Vous l'avez revu souvent après son retour?

Elle essayait de savoir si Pinto avait aperçu un de ces dealers, une fois.

– Ben… en fait, je ne l'ai pas revu tout de suite. C'est en allant à Vila Real, à la frontière, pour affaires, que je suis tombé sur lui par hasard… ça faisait un an, ou presque, qu'il était revenu. Il était dans un état lamentable. Comme il m'avait aidé dans le passé… c'est lui qui m'a trouvé la place ici quand j'ai arrêté de naviguer (un souvenir douloureux tenta de s'accrocher à la surface mais fut impitoyablement rejeté dans les oubliettes de sa conscience)… Alors je me suis occupé de lui. J'ai essayé de le faire décrocher et je lui ai trouvé du boulot dans une petite société de réparation de matériel nautique que notre société avait rachetée à Lagos.

– Ça a marché?

Une hésitation.

– Non. Pas vraiment… Il a décroché une première fois pendant un an environ puis il a replongé. Il a démissio

Ça commençait à être sérieusement louche, ces petits voyages lucratifs, pensa Anita.

– Je vais être franche avec vous; avez-vous, ne serait-ce qu'une fois, vu un des types qui lui livraient la poudre?

– Très ho

– C'est tout ce qu'il faisait pour vivre? Ses petits voyages?

– Non… heu, enfin je ne sais pas exactement… c'était pas tout à fait notre genre de se poser tout plein de questions vous voyez?

Un vague sourire, un peu triste et nostalgique sur une amitié difficile mais certainement intense.

– Travis s'est remis sérieusement à la peinture… C'est ça qui l'a sauvé, peu à peu. Mais ça lui rapportait très peu… En tout cas, petit à petit il a ralenti les doses. À la fin, je sais qu'il ne se piquait plus… en revanche, c'est vrai… il continuait de sniffer et il fumait pas mal… des cigarettes de cocaïne et d'héroïne mélangées… nom de dieu de la vraie dynamite…

Anita comprit que le type avait dû y goûter au moins une fois à cette dynamite.

– Il s'est remis à naviguer l'a

– Je l'espère sincèrement, monsieur Pinto.

Anita se levait pour prendre congé. Elle en avait appris plus qu'elle ne l'aurait jamais imaginé.

– Je tiens à vous remercier pour votre coopération, sincèrement…

– De rien… j'espère juste que je ne vais pas le foutre dans la merde avec tout ce que je vous ai dit…

– Ne vous inquiétez pas… La police d'Amsterdam n'a aucun pouvoir pour arrêter un consommateur de drogue ici, en Algarve. Pas plus qu'à Amsterdam, vous voyez?

Son sourire mélangeait astucieusement désespoir et sérénité.

Elle lui tendit la main par-dessus le bureau, «Au revoir et merci pour tout monsieur Pinto», et le laissa seul à ses réflexions sur la vie, les marins brita

La Désoxyne n'est pas vraiment la meilleure tisane sonmifère qu'on puisse trouver. Alors qu'Alice tombait rapidément dans les replis du sommeil, Hugo était resté des heures durant allongé sur le lit, les yeux fixant le plafond ou la campagne obscure par la fenêtre. Les souvenirs récents qui le hantaient firent une fois de plus leur apparition et c'est dans une rêverie acérée par le speed, la bouche desséchée et les nerfs en flammes que les T72 serbes, crachant le feu de tous leurs canons, surgirent sur l'écran du mur. Vers cinq heures et demie du matin, le ciel d'encre vira bleu cristal et il finit par s'endormir d'un sommeil de plomb.

Il fut réveillé par la lumière. La haute et dure lumière du soleil, le frappant de plein fouet à travers les vitres.

Un silence parfait emplissait la chambre. Il se tourna doucement sur le côté et se réveilla tout à fait.

Le lit d'Alice était défait. Et elle n'y était plus.

La douche ne fonctio

Oh, non, pensa-t-il instinctivement, s'attendant au pire.

Il se jeta sur ses vêtements puis, rapidement, sa tête sous le robinet, fit couler un puissant jet d'eau froide qui le recolla à la réalité de l'instant présent.

Il dévala les marches moyenâgeuses quatre à quatre et se précipita au bureau de la réception, les cheveux ébouriffés d'humidité. Un jeune garçon en costume bleu aux armes de l'hôtel rangeait le courrier dans les boîtes.

Hugo l'apostropha dans son espagnol rudimentaire:

– Vous savoir où est la petite fille? Ma fille?

L'homme le regarda un instant, tentant d'intégrer l'apparition aux cheveux dressés sur la tête.

– Vous êtes quelle chambre? lui demanda-t-il en essayant de ne pas détailler la toison hérissée.

– Le 29. Chambre 29, ma fille est blonde… heu non… brune… avec un… pantalon… de sport noir et un… blouson, rouge sombre…

– Ah oui, monsieur Zukor (le type consultait sa fiche)… Elie est partie ce matin de l'hôtel… Elle nous a demandé le bourg le plus proche…

Nom de dieu, Hugo réfléchissait à toute vitesse.

– Elle ne vous a laissé aucun message?

– Heu… non senor, elle nous a juste demandé de vous remettre cette carte…

L'homme sortait une petite enveloppe blanche et la tendit à Hugo.

L'enveloppe était dure. Il y avait une carte dedans. Sur l'enveloppe il était juste écrit: Berthold Zukor. Il envoya un regard venimeux au jeune employé, trop lent à son goût et déchira l'enveloppe.

Une carte achetée ici même. Avec une photo du Parador.

Il retourna la carte. Quelques mots écrits en néerlandais, d'une plume vive et sûre.

Très cher «Berthold » ,

Vous avez fait, je crois, tout ce qu'il était possible de faire pour moi.

Mais vous n'êtes pour rien dans ce qui m'arrive. Il est donc inutile de vous faire courir des risques pour une histoire qui en comporte b e aucoup, et dans laquelle je vous ai fait entrer par accident.

Ne m'en veuillez pas. Laissez-moi aller seule rejoindre mon père au Portugal. Je ne suis plus très loin, maintenant.

Puis en français, d'une main qui avait paru légèrement moins sûre:

Merci pour tout ce que vous avez fait.

Ne cherchez pas à me suivre, svp.

Il fut estomaqué par la maturité qui se dégageait de cette petite missive. Et surtout par le fait que pas une fois il n'avait mentio

Alors, putain de nom de dieu… Comment avait elle fait pour deviner qu'il était français?

Il fourra la carte dans sa poche.

– Où est le bourg le plus proche?.

– Là-bas, à trois kilomètres, vers Torquemada…

Hugo sortit sa carte de crédit.

– Pour la nuit…

L'homme prit la carte entre ses doigts et le regard de Hugo percuta la petite horloge murale, derrière le bar. Onze heures moins dix.

– Heu… À quelle heure ma fille partir?

– Heu… tôt ce matin, Monsieur… Il y a trois heures environ…

L'homme actio

Hugo signa le reçu et le détacha de sa copie carbone.

– Il y a une station d'autocars au village?

– Une station d'autocars? Oui il y en a une…

– Avec des autocars pour le Portugal?

– Pour le Portugal? Oui, oui il y a une ligne vers Guarda, à la frontière… On change de car à Salamanque…

– Merci…

Il se jetait déjà vers la sortie en laissant voler le petit carbone sur les marches inondées de soleil.

Il ne vit aucune fille brune ressemblant à Alice à la station d'autocars ou dans les parages, évidemment. Dans le petit office de la ligne un employé de la compagnie lui apprit que le car du matin pour Salamanque était parti à neuf heures. Bon dieu.

– Vous avoir vu une jeune fille brune… ma fille… douze ans, avec un blouson rouge… heu dans l'autocar de Salamanque?

L'homme regarda Hugo, qui s'était vaguement arrangé entre-temps dans la voiture.

– Oui, consentit-il à lâcher précautio

Hugo ne le laissa même pas finir. Il se propulsait déjà sur le trottoir où il avait garé la voiture.

Il prit la direction de Salamanque en faisant turbiner le moteur, un bon cent soixante-dix, sur la file de gauche. Il ne fit pas de quartier aux quelques conducteurs égarés là, sur la mauvaise voie, pour on ne sait quelle obscure raison. Ils furent copieusement arrosés à coups de phares à iode.

Pour combattre le sommeil, la nuit avait été courte, et le réveil outrageusement rapide, il avala un comprimé de Désoxyne, à sec.

Comme petit déjeuner, il avait co

La traversée de Valladolid, sur la N5Ol, fut pénible, terriblement longue, entrecoupée de multiples feux et de quelques ralentissements. Le seul souvenir qu'il conserverait de cette ville serait cerné par le rectangle de Plexiglas du pare-brise.

La route de Salamanque était une simple route à deux voies, dans un décor sec, plat, aux arbres rabougris, déjà assommés par le soleil. La route était encombrée de camions et de petits vans japonais, ainsi que de quelques autocars de touristes allemands.